‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 116 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXIII

moment, les témoins de Jésus- Christ, et portèrent les chaînes pour défendre la foi catholique.

Cependant on menaçait notre saint du chevalet ; comme l'heure de son supplice approchait et qu'il allait être exposé à toutes les horreurs de cette épreuve, l'homme de Dieu se préparait avec grand soin à supporter ce supplice et priait Dieu pour ceux qui le persécutaient. Mais notre Seigneur le réservait pour un plus grand triomphe.

Ne perdons pas de vue notre principal sujet; les juges devant lesquels tous ces prêtres comparurent, après avoir entendu l'accusation et la défense, arrêtèrent que le père Campion et ses compagnons étaient dignes de mort. Le président demanda aux condamnés s'ils n'avaient rien à dire pour se défendre ; le père Campion répondit qu'il n'avait qu'une seule chose à demander au Dieu immortel, c'est que le juge, ses accusateurs et ses ennemis entendissent, au dernier jour, tomber sur eux des lèvres du Juge suprême une accusation plus douce que celle qu'eux-mêmes portaient contre lui. On porta alors la sentence, et pour témoigner la joie qu'il éprouvait de cet inestimable bienfait de Dieu, le père Campion entonna, dans la joie de son âme, ce beau chant : « Nous vous louons comme notre Dieu, nous vous proclamons notre Seigneur. » Rodolphe Servinus s'écria de son côté : « Voici le jour que le Seigneur a fait , faisons éclater notre joie et réjouissons-nous. » Mais Alexandre Brianto, ne faisant attention qu'à l'injuste sentence qui le frappait, invoquait la justice du Juge suprême en disant : « Jugez-moi, ô mon Dieu, et prononcez vous-même la sentence. » Puis, l'allégresse dans le cœur, ils disparurent tous de la présence de ce conseil pervers, tout heureux d'avoir reçu de Dieu la faveur de mourir pour son nom.

On les conduisit donc au lieu du supplice ; mais avant d'y arriver le père Campion adressa au peuple qui l'entourait la parole en ces termes : « Vous venez d'entendre la sentence qui nous accuse du crime de lèse-majesté ; mais vous savez vous-mêmes si cette accusation est fondée; s'il était vrai que mes torts envers la majesté royale eussent été aussi nombreux et aussi graves qu'on le prétend, croyez-vous donc que la reine, ses courtisans ou ses

conseillers m'eussent promis si facilement la vie, la liberté et de grandes récompenses pourvu seulement que je consentisse à partager la plus légère de leurs opinions? Eh bien., sachez que l'alcade du château, qui est là près de moi, m'a fait souvent des promesses peut-être plus séduisantes à condition que je consentirais à paraître une seule fois dans le temple à côté des hérétiques. Jamais ni lui, ni les autres princes d'Angleterre n'auraient osé faire de telles propositions à un homme qui se serait rendu coupable envers la reine du crime qu'on me reproche. Ce n'est donc pas le crime de trahison qui me conduit ici, mes frères, mais seulement mon zèle ardent pour l'Eglise catholique. »

Quand il eut fini de parler on les ramena tous en prison où ils demeurèrent pendant quelque temps. Le premier décembre, ces Pères, dont nous venons de parler, Campion, Rodolphe Servinus et Alexandre Brianto en sortirent pour tomber entre les mains des exécuteurs de la justice de Londres. Ceux qui avaient été condamnés avec eux furent réservés pour d'autres temps, et afin de jeter dans les cœurs des catholiques une plus grande terreur, on arrêta de leur faire souffrir le martyre dans d'autres villes du royaume. Les bourreaux attachèrent donc le père Campion, et, après l'avoir étendu sur une claie de joncs, ils le firent traîner dans les rues de la ville, à la queue d'un cheval. Rodolphe Servinus et Alexandre Brianto eurent le même sort. On leur fit parcourir toutes les rues de Londres jusqu'à l'endroit où l'on exécute les voleurs, qui est à près d'un mille en dehors de la cité. Là on détacha d'abord le père Campion, on lui passa une corde au cou, et on l'éleva ainsi sur une charrette placée au pied de la potence. Le Père la changea en tribune, et, au milieu du recueillement universel, il harangua cette multitude immense accourue pour le voir mourir, et qui n'avait jamais été plus pressée dans ces lieux; il y avait parmi elle trois comtes, cinq barons et une foule d'autres chevaliers ou seigneurs illustres. Le Père parla avec un à-propos remarquable sur ces paroles de l'Apôtre : « Nous sommes devenus un spectacle à Dieu, aux anges et aux hommes. » I Cor. iv, 9. 11 fut bientôt interrompu par un hérétique du conseil de la reine qui était à cheval près de lui et qui lui dit : « C'est assez ;

Page 1