CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXV
Que s'il s'agit de la volonté, les devoirs auxquels la soumettaient les apôtres étaient autrement difficiles! A des hommes plongés jusqu'aux yeux dans tous les vices et toutes les turpitudes de la chair, les apôtres prêchaient la chasteté du corps et de l'àme, une vie qui était une croix et une mortification continuelles, la résistance à toutes les mauvaises inclinations;, l'obéissance à tous les bons mouvements de l'esprit, lutte opiniâtre qui est le plus glorieux en même temps que le plus difficile de tous les combats! Quelle rude et pénible vie que celle-là, surtout pour des hommes charnels qui avaient fait des dieux de leur ventre, de leur chair., de leurs plaisirs et de leur honneur !
Mais quels étaient donc ces hommes qui osèrent entreprendre cette œuvre si ardue? 0 merveille ! ces prédicateurs si courageux, c'étaient des hommes pauvres, grossiers, sans lettres, sans armes, sans éloquence, sans noblesse, sans valeur et sans aucune force humaine. Yoilà quels sont ceux qui affrontent sans trembler cette entreprise considérable et hérissée de tant de difficultés ! Et cependant, comme ils avaient à faire à forte et redoutable partie ! Ceux qui se liguaient contre eux, en effet, c'étaient les rois et les princes de la terre, c'était tout l'empire romain avec tous ses empereurs, les Néron, les Trajan, les Adrien, les Dèce, les Dioctétien, les Maximien, les Valérien, les Maxime, les Maximin, et tant d'autres; c'étaient les philosophes, les orateurs, les puissants d'entre les Juifs et les Gentils, ainsi que l'avait prédit David dans ces paroles : « Pourquoi les nations ont-elles frémi, pourquoi les peuples ont-ils médité de noirs complots ? Les rois de la terre se sont levés, les princes se sont ligués contre le Seigneur et contre le Christ en disant : « Brisons ces liens et rejetons loin de nous » ces chaînes qu'on voulait nous imposer, secouons de nos tètes » ce nouveau joug sous lequel on les voulait faire plier. » Ps. ii, 1-3.
Comment en usèrent-ils donc avec cette doctrine, ces grands et ces princes de la terre? Que firent-ils pour la renverser? Ils appelèrent à leur aide toutes les ressources dont ils pouvaient disposer ; les tortures les plus épouvantables que pouvait inventer la cruauté des démons et des hommes, les prisons, l'exil, les
fouets, les bûchers, les grils pour brûler les corps, les chaudières de poix et d'huile bouillante pour les faire cuire, les crocs de fer pour les déchirer, les dents des bètes sauvages pour les dévorer, les croix et les clous pour les crucifier, tout fut mis en usage. Dans toutes les parties du monde furent ouvertes contre les disciples de la religion nouvelle' une guerre et une persécution acharnées. Mais la rage des tyrans et la furie des persécuteurs demandaient encore d'autres aliments ; on vit les corps des fidèles déjà brisés et mis en morceaux sous les pierres, jetés en pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Les prisons regorgeaient de ces hommes fortunés; sur les chemins et dans les champs on voyait couler à torrents le sang des victimes auxquelles on avait tranché la tête; on les immolait cent par cent, deux cents par deux cents, et quelquefois même en plus grand nombre.
Force et constance des martyrs.
Maintenant que nous connaissons les tourments, voyons quels étaient le courage et la constance de ceux qu'on tourmentait. 0 prodige! vous eussiez vu une infinité d'hommes et de femmes, de jeunes gens et de vieillards, de personnes de tout âge et de toute condition s'offrir d'eux-mêmes avec une foi et un courage inconnus jusque-là à tous ces supplices plutôt que de trahir en rien la fidélité qu'ils devaient à leur Seigneur et leur Dieu! Cette persécution fut si générale qu'on trouvait à peine un coin de terre qui ne fût baigné du sang des martyrs, des prisons où ils ne fussent renfermés et enchaînés, des tribunaux devant lesquels ils n'eussent pas à comparaître.
Mais ce qui est plus admirable encore, c'est que parmi ces martyrs on voyait des jeunes vierges dans la fleur de l'âge le disputer en courage aux hommes les mieux trempés ; dans ces corps si fragiles en apparence battaient des cœurs intrépides que le feu, ni le fer qui dompte tout ici-bas,- ne pouvaient jamais ni fléchir, ni dominer. Il y a plus, on comptait au nombre des victimes des enfants dont la vertu et la valeur éprouvées contrastaient avec la débilité des ans ; souffrant pour la gloire du Christ, ils offraient