‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 125 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXV

volontairement, au mépris de la férocité des tyrans, leur tête au bourreau. C'est ainsi qu'on verra un Pancrace, enfant issu d'une famille noble, et élevé dans le respect des choses saintes, employer toute sa fortune, après la mort de ses parents, à secourir les pauvres. Cette admirable conduite et peut-être aussi son peu de respect pour les dieux le firent remarquer de ses ennemis et puis condamner à mort ; il y vola avec la résignation d'un agneau, et dans le transport d'une sainte joie ; puis, arrivé au lieu du supplice, il se signa du signe de la croix, et tendit sa tête afin de recevoir à la fois le coup d'épée et la récompense. C'est encore ainsi qu'un grand nombre d'autres enfants plus ou moins âgés, les frères Justin et Pastor, par exemple, s'offrirent à la mort avec un courage digne d'hommes faits. Notre Seigneur voulait que tous les âges le glorifiassent en répandant leur sang pour lui et rendissent ainsi à la foi un éclatant témoignage ; il fallait, en effet, que l'action de Dieu devînt manifeste, et plus l'âge des martyrs était tendre, plus on voyait clairement que ce n'était pas la nature, mais la grâce qui agissait en eux.

Que dire après cela de quelques mauvaises femmes qui, après leur conversion, se trouvèrent animées d'un grand courage et conquirent la couronne du martyre? Que dire des soldats, si débauchés d'ordinaire et qu'on vit aussi forts en présence des tourments qu'en face de l'ennemi; et cela, non pas en petit nombre, mais d'une façon presque innombrable ?

J'adjure maintenant toutes les intelligences humaines de me dire comment il fût possible que tant d'hommes se déterminassent à croire des choses en apparence si incroyables, ou à embrasser une vie si opposée à tous les appétits de la chair, en s'exposant par là à des tourments de toute nature, s'ils n'étaient attirés et. fortifiés par des miracles et par des faveurs spéciales de Dieu? Est-ce que ces hommes de chair et de sang n'étaient pas sensibles comme nous? La mort n'est-elle pas la plus redoutable de toutes les nécessités? Ne voyons-nous pas ce que fait un homme condamné au dernier supplice? Que de peine ne se donne-t-il pas pour échapper à la mort? Il n'y a pas de chemin, de travail ou de péril qu'il ne brave dans ce but. Comment se fait-il donc que

des milliers d'hommes et de femmes timides courent volontiers au-devant de tourments mille fois plus cruels que la mort ellemême pour croire à la prédication de quelques pêcheurs ignorants, si ce n'est par dès miracles ou des faveurs du ciel? Mais quoi ! ces hommes souffraient avec tant de courage et tant de joie que les blessures de leurs plaies étaient pour eux comme des flèches d'enfants. Qui ne reconnaîtrait ici dans l'adoration la grandeur de la puissance de Dieu et de sa grâce? La nature humaine auraitelle jamais pu par elle-même atteindre une si grande force?

La force des martyrs triompha du monde; difficultés qu'elle eut à vaincre.

Reste à voir maintenant où arrivèrent ces prédicateurs de la bonne nouvelle quand les tempêtes violentes des persécutions furent passées. Oh! comme Dieu est admirable dans ses œuvres! Et quelle langue pourra jamais expliquer ce mystère? Ces apôtres, sans ressources humaines, amenèrent les hommes à croire tout ce qu'ils enseignaient, et ils fortifièrent si bien ces croyances dans leurs cœurs que des milliers et des milliers d'hommes et de femmes, de vieillards et d'enfants, préférèrent mourir dans d'indicibles tourments plutôt que de nier une seule des vérités qu'ils leur enseignaient. Ils obtinrent que l'orgueilleuse Rome, cette dominatrice du monde, et son empereur, acceptassent le joug du Crucifié, l'adorassent comme le vrai Dieu, et se laissassent gouverner par Jésus-Christ, par ses vicaires et ses ministres. Ils arrivèrent à répandre la connaissance du vrai Dieu, des limites étroites de la Judée, où elle était renfermée, à travers l'univers entier, car il fut annoncé et prêché à toutes les nations de la terre'. Ils amenèrent enfin les Gentils eux-mêmes, convertis à la foi, à renier les dieux qui avaient été jusque-là l'objet de l'adoration du monde entier, et à ne plus les regarder que comme des statues d'abominables démons. Comment une pareille œuvre pouvait-elle être menée à bonne fin dans le monde sans un secours particulier du Ciel?

Et pour mieux faire comprendre combien fut merveilleuse la conversion du monde, je prendrai la liberté de me servir d'un

Page 1