CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXV
exemple familier. Je le demande en effet, ne serait-il pas difficile d'amener les chrétiens à fouler aux pieds le saint sacrement de l'autel ou l'image du Crucifié pour arborer à leur place les reliques de Mahomet et se prosterner devant elles dans les sentiments de la plus profonde adoration? Où est l'homme assez puissant pour terminer une entreprise dont la seule pensée trouble et confond? Qu'on juge par là des difficultés que rencontrèrent les pauvres pêcheurs évangéliques dans ce grand labeur de la conversion du monde ; les hommes adoraient alors les idoles des dieux comme nous adorons le Christ, et il fallait les amener à briser ces idoles, à renverser leurs autels, à les réduire en cendres, afin d'y substituer la croix de Jésus-Christ, ce bois infâme qui passait en ces temps-là pour la chose la plus vile du monde.
Cela étant ainsi, saint Augustin se demande par quel moyen ces pauvres pêcheurs purent venir à bout de cette difficile entreprise? L'ont-ils réalisée par la force des miracles, ou sans leur puissant secours? S'ils ont été aidés par le miracle, c'est une preuve que la foi est véritable, puisque le miracle vient de Dieu seul, et qu'ainsi Dieu rend témoignage à la foi. Si vous refusez d'admettre le miracle, en niant les miracles vous en admettez un plus étonnant encore. Quel miracle plus grand, en effet, que cette foi universelle donnée par les hommes à une chose pénible et dure à croire, sans qu'ils y aient été poussés par des prodiges? Expliquons encore ceci par un exemple. On raconte du grand Tamerlan, vainqueur de Bajazet, qu'il désirait rencontrer dans ses conquêtes des difficultés en apparence insurmontables , afin de faire éclater dans les périls du combat la force de sa valeur. Il semble de même que le Seigneur ait voulu laisser briller la toute-puissance de sa grâce dans l'œuvre de la conversion du monde, car il la sema de tant de difficultés qu'on sentait bien que son bras seul était capable de l'opérer.
C'est ainsi qu'il voulut d'abord que son Fils unique eût pour mère une femme pauvre, l'épouse d'un charpentier, gagnant son pain à la sueur de son front et du travail de ses mains. 11 voulut encore, ou du moins il permit que son Fils béni passât communément pour le fils de ce charpentier. Il voulut qu'il n'eût en
naissant d'autre palais qu'une étable, ni d'autres vêtements que des langes. 11 voulut que sa pauvreté le forçât de recourir pour vivre aux aumônes de quelques femmes compatissantes. Il voulut, enfin, que ses disciples sortissent de la plus vile nation de l'univers.
Mais ses ignominies, ses douleurs, ses injures, les outrages et les dérisions, les soufflets et les coups, les fouets, la couronne d'épines et tous les autres tourments de sa sainte passion, qui les expliquera? Sa personne sacrée fut l'objet du mépris universel; on lui préféra Barabbas, qu'on jugea moins indigne de vivre, et, pour pousser l'œuvre jusqu'au bout, on lui arracha ses habits et on le crucifia sur le Calvaire entre deux scélérats.
Ce n'est pas tout : prêcher à l'univers, aux rois, aux empereurs, aux philosophes et à tout ce qu'il y avait de raisonnable dans le monde, que cet homme, qu'on avait vu ainsi naître, vivre et mourir, était véritablement Dieu, Seigneur et Gouverneur de toute la création, et que les idoles, adorées jusque-là comme des dieux, n'étaient que des démons dignes de l'abomination de tous; quelle entreprise difficile, et comme il semblait impossible de faire entrer dans l'esprit et le cœur des hommes ces convictions extraordinaires ! Ne parlons plus des autres difficultés dont nous avons déjà dit quelque chose en passant ; on verra par les unes et par les autres comment notre Seigneur a voulu montrer la grandeur de sa puissance en triomphant de tous ces obstacles et en terminant l'œuvre commencée. Voilà ce qui fait dire à saint Augustin que ceux qui nient les miracles sont forcés d'admettre un plus grand miracle, c'est-à-dire de reconnaître que le succès d'une entreprise si difficile a été obtenu sans aucun miracle; chose si étonnante qu'elle est comme impossible.
Où l'on explique plus en détail les difficultés que présentait la conversion du
monde.
Empruntons ici au Triomphe de la Croix une considération très-propre à nous bien faire comprendre ce qui précède, parce qu'elle résume toutes les particularités et toutes les caêrveillet àe