‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 127 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXV

la conversion du monde, et laisse entendre ainsi clairement que la toute-puissance de Dieu pouvait seule faire réussir une œuvre hérissée de tant de difficultés. Supposons donc que notre Seigneur étant assis près du puits de la Samaritaine, pensif et recueilli, méditant en lui-même à la grande affaire de notre rédemption qu'il avait sans cesse devant les yeux, quelqu'un s'approche de lui et lui demande quel est le sujet de ses pensées, et que, désireux de satisfaire sa curiosité empressée, notre Seigneur lui parle ainsi : « Tel que tu me vois, pauvre et étranger en ces lieux, j'espère donner au monde de nouvelles lois et amener les hommes à m'adorer comme le vrai Dieu, surtout lorsqu'ils m'auront vu mourir sur une croix dans le plus profond abattement. Je veux que l'arbre de la croix, sur lequel je dois mourir, soit partout adoré avec une vénération profonde, que les clous, la couronne d'épines et tous les autres instruments de ma passion soient partout respectés, baisés avec respect et dévotion, et estimés plus précieux que tous les trésors du monde. Je veux que les hommes croient qu'un peu de pain et de vin se change en mon corps et en mon sang, et rendent ensuite à ces matières transformées leur adoration. Je veux qu'ils croient que l'eau matérielle du baptême lave les péchés des âmes; je veux que ma Mère soit tenue pour vierge et reine de l'univers, exaltée au-dessus des chœurs des anges, honorée et vénérée dans toutes les parties du monde ; que mes disciples, quoique pauvres, soient en si grande vénération qu'on rende un culte à leurs ossements et aux cendres de leurs corps. » Est-ce que, si un pauvre homme tenait un pareil langage, on ne le prendrait pas à l'entendre pour un homme qui ne sait pas ce qu'il dit et dont on peut justement se moquer? Que si néanmoins cet homme, loin de se décourager, insistait avec plus de force sur ses prétentions et disait : « Non-seulement je veux que les hommes croient ces choses, je veux aussi qu'ils corrigent leur vie ; que dans l'espérance des choses invisibles ils méprisent les choses visibles, et que par amour pour moi ils souffrent la pauvreté, la faim, la soif, les travaux, les tourments et la mort, plutôt que de rejeter un seul point de ma doctrine ; je dis plus, il faut que tout cela se passe et arrive malgré les rois et les princes,

malgré toutes les sectes des dieux et des hommes, malgré tous les pouvoirs de l'enfer conjurés. Je triompherai de tous ces obstacles, et la victoire m'est assurée. » Si cet homme tenait, dis-je, ce langage, ne vous confirmeriez-vous pas davantage dans l'opinion que vous aviez conçue de lui? Que si, insistant encore, vous lui demandiez avec quelles armes il espérait achever son entreprise et qu'il vous répondît : « Je n'en veux pas d'autres que les paroles de quelques pauvres pêcheurs ; » et si, afin de bien faire voir qu'il ne voulait nullement profiter des charmes de l'éloquence, qui persuade si facilement aux hommes ce qu'elle veut, il ajoutait « qu'il allait employer dans cette mission un langage simple et ordinaire ; » s'il disait par-dessus tout cela : « Je sais que dans tout l'univers une multitude infinie d'hommes se convertiront à moi, et souffriront pour mon amour d'atroces tourments et des morts cruelles ; plus seront nombreux ceux qui seront mis à mort à cause de moi et plus le nombre des chrétiens deviendra considérable, parce que le sang des martyrs sera comme une semence d'où naîtront de nouveaux fidèles; ma puissance sera si grande, que je ferai du pêcheur Pierre et de ses successeurs les chefs de l'orgueilleuse Rome, et que tous les empereurs romains seront fiers de baiser leurs pieds; » si, dis-je, vous eussiez entendu le Christ, pauvre et inconnu, prédire toutes ces grandeurs, auriezvous pu vous empêcher de regarder ce singulier prophète comme un homme ayant complètement perdu la raison? Mais si ce même inconnu ajoutait encore : « Des hommes savants et instruits écriront d'innombrables ouvrages à ma louange et sur l'excellence de ma doctrine dans toutes les langues de l'univers; mes prêtres, au milieu de l'éclat des fêtes et de la splendeur des lumières, annonceront aux peuples réunis mes enseignements et ma doctrine ; on écoutera leurs paroles avec respect, debout et la tête découverte ; les rois et les empereurs se mêleront- à ces foules recueillies et partageront leur admiration et leur respect : » si cet homme parlait ainsi, est-ce que vous ne prendriez pas ses paroles pour des songes et des rêves? S'il concluait enfin : « Je triompherai dans tout ce que j'entreprendrai; nul ne prévaudra contre moi, et ma religion, plus forte que toutes les attaques, durera

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