CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXVI
dont elle pût disposer ; cet homme, arrivé à l'âge parfait, avait évangélisé la terre, et il était alors si pauvre qu'il vivait des aumônes de quelques saintes femmes; lorsque le temps de sa passion fut arrivé, on le prit, on lia ses mains avec des cordes, et on attacha des chaînes à son cou, ce qui nous est représenté par le manipule que le prêtre met à son bras et par l'étole qu'il porte à son cou; on le traîna par les rues de Jérusalem jusque dans la maison du prince des prêtres où il eut à endurer toutes sortes de mauvais traitements, des soufflets, des coups de fouets, de honteux crachats ; il passa là une nuit douloureuse pendant laquelle ses gardes s'appliquèrent à l'outrager et à blasphémer ; le matin, ses bourreaux le dépouillèrent de ses habits et frappèrent ses innocentes épaules à coups redoublés; ensuite la soldatesque ameutée voulut s'amuser de lui comme d'un roi de théâtre, et ayant mis sur sa tête une couronne d'épines, sur son corps une robe de couleur, dans sa main un sceptre de roseau, elle fléchissait le genou devant lui et le raillait en lui disant : « Que Dieu te délivre, roi des Juifs. » On lui crachait au visage, on lui donnait des soufflets, on le frappait sur la tête jusqu'à ce que, pour consommer sa malice, le juge le condamna à mourir sur la croix ; on posa alors sur ses épaules l'instrument du supplice; on le conduisit hors de la cité au milieu des imprécations du peuple qui le traitait d'imposteur, et là, en présence d'une foule innombrable, on le dépouilla de ses habits, et, dans cet état de nudité entière, on le crucifia entre deux voleurs : ce dernier supplice mit fin à sa vie, et il fut enseveli dans un tombeau qui ne lui appartenait même pas. Tel avait été Celui que les apôtres et les évangélistes prêchaient au monde. Y a-t-il rien de plus merveilleux que de voir ces envoyés de Dieu persuader à l'univers, en proclamant les bassesses de leur héros, que ce crucifié, cet homme mort d'une mort honteuse, entre deux scélérats, était le vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre et seigneur de tout ce qui existe; que du haut de la croix où il souffrait, et du fond du tombeau où il était enseveli, il gouvernait les mouvements du soleil, de la lune et des étoiles, et soutenait ce grand univers? Peut-on rien concevoir de plus extraordinaire selon le sens humain? Si
donc le monde entier, non pas seulement les masses ignorantes, mais les sages, les philosophes, les empereurs et les rois, Rome elle-même, cette souveraine de l'univers, ont embrassé cette foi, comment douter de l'intervention manifeste de Dieu dans ces miracles incontestables ?
Un troisième prodige, non moins surprenant que les précédents, c'est que cette entreprise magnifique a été conduite et dirigée, non plus par des sages, des orateurs, des philosophes, des hommes nobles et puissants, mais par quelques pauvres pêcheurs regardés comme l'écume et le rebut du monde, sans éloquence, sans fortune, sans noblesse; qui ne verra que de tels hommes ne pouvaient, sans le secours de Dieu, réussir dans cette entreprise si fort au-dessus d'eux?
Mais ce dernier prodige prend une force nouvelle d'un quatrième tout aussi extraordinaire que lui. Ces pauvres pécheurs, en effet, convertirent le monde à ces mystères si ardus et si difficiles, et la constance et la force de ceux qui crurent furent telles que ni la majesté des empereurs, ni l'horreur des tourments inventés par la fureur des hommes ou la rage des démons, ne purent les ébranler dans leur foi. Ces croyants n'étaient pas en petit nombre, on les comptait par milliers; hommes, femmes, enfants, tous allaient joyeusement à la mort plutôt que de sacrifier un seul point de leurs croyances. Qui ne voit que cette force étonnante ne venait pas de la terre, mais du ciel, et qu'elle n'était pas inspirée par la puissance humaine, mais seulement par la grâce divine?
A ces quatre prodiges ajoutons-en un autre non moins admirable. Ces mêmes pêcheurs, après avoir fondé la foi, transformèrent les coutumes des hommes, et, de cette gentilité corrompue par tous les vices, toutes les abominations, tous les désordres que l'idolâtrie entraîne avec elle, surgirent des hommes saints et des vierges pures, qui, après avoir mené sur la terre la vie des démons, donnèrent l'exemple d'une conduite angélique, ainsi que nous l'avons dit au chapitre seizième de cette partie où il esi parlé de la réformation du monde. Gomment des peuples si dépravés auraient-ils pu arriver à une vie si admirable, si souvent