CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXX
clare l'excellence de la récompense promise quand il dit que « ni l'œil de l'homme n'a jamais vu, ni son oreille entendu, ni son cœur compris ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. » I Cor. n, 9. On jouira dans cette félicité sans bornes de biens innombrables, mais le plus grand de tous, comme nous l'apprend saint Jean, « sera de devenir semblable à Dieu dans les joies de sa gloire. » I Joan. m, 2. La gloire de ce souverain Seigneur étant de voir sa divine essence et de jouir de sa grandeur et de sa beauté infinies, il en sera de même des élus qui l'aimeront, et qui jouiront d'elle, comme il en jouit lui-même, encore qu'ils ne la comprennent pas aussi parfaitement qu'il la comprend lui-même. Les justes auront une gloire proportionnée à leurs mérites et à leurs travaux, et cette gloire, remplissant leurs âmes, les empêchera de rien désirer au-delà ; mais avec elle, ils participeront encore à toutes les joies des autres bienheureux, et comme ces joies sont innombrables, leur bonheur sera au-dessus de toute expression. Voyez comment agit une mère ; elle est dans l'allégresse de toutes les distinctions qu'on accorde à son fils, elle s'en réjouit comme si c'était à elle que ces distinctions s'adressassent. Que sera-ce donc des joies mutuelles des saints dans ce séjour bienheureux où la charité aura atteint sa perfection? Comme chacun des élus sera heureux du bonheur et de la gloire de tous les autres, puisqu'il les aimera bien plus qu'une mère n'aime ses enfants ! On peut bien chercher à exprimer ces choses, mais on ne peut les comprendre.
Quand l'àme du juste entre donc dans cette glorieuse compagnie, quand elle se voit au sein de tant de joie et surtout quand elle voit Dieu face à face et qu'elle contemple sa beauté sans bornes, en portant ses regards sur la vie dont elle vivait naguère, en voyant la magnifique récompense accordée à ses petits travaux, il me semble, s'il était possible, qu'elle doit tenir à Dieu ce langage : « 0 Seigneur, ignorant et grossier que j'étais, je ne connaissais pas la grandeur du bien que vous me réserviez et je vous servais avec négligence; maintenant que je vous ai vu et que je connais votre infinie beauté, je voudrais, si cela se pouvait, reprendre mon corps et souffrir mille morts pour
la gloire d'un Dieu qui a tant fait pour moi. » Les saints ne tiennent pas ce langage, parce que leur bonheur les met au-dessus de tout désir; mais ainsi doit parler la grandeur de leur amour et de leur récompense. Telle est en résumé la récompense que Dieu donne dans cette bienheureuse patrie à ceux qui le servent. On peut dire la même chose, quoique d'une manière différente, de la peine dont la justice divine menace les méchants. De même, dit saint Augustin, qu'il n'y a pas en cette vie de joie comparable à celle des bienheureux, il n'y a pas non plus de souffrance pareille au châtiment des damnés. Sans doute qu'il y a dans l'état de la réprobation des peines de toute nature, proportionnées à la perversité du péché commis; cependant les théologiens réduisent à deux principaux , les châtiments qu'éprouvent les méchants dans l'éternité. Ils appellent le premier la peine du dam, qui consiste à être privé pour toujours de la vue de Dieu, et la seconde la peine du sens, qui n'est autre que le feu dévorant qui brûle maintenant les âmes et qui tourmentera plus tard, après la résurrection générale, même les corps. L'horreur du lieu qu'ils habitent ajoute encore à leurs supplices ; ils souffrent de se voir dans l'enfer, ce lac sans rivages et sans fond, comme dit saint Isidore, plein d'un feu incomparable d'où s'exhale une infection qu'on ne saurait supporter, et où régnent d'innombrables douleurs et d'épaisses ténèbres ; l'ordre est banni de ce séjour; on n'y voit qu'horreurs et craintes éternelles, car tous les maux y sont réunis et tous les biens en sont exclus. S'il en est ainsi, y a-t-il rien de plus pénible, comme l'observe un saint, que de dire un non éternel à tout ce qu'on désire, et un oui forcé à tout ce que l'on hait? Comment donc les hommes qui ont la foi peuvent-ils ne pas redouter ces châtiments, ces flammes, ce feu, ces plaintes et ces grincements de dents? « Qui de vous pourra habiter dans le feu dévorant, qui de vous soutiendra les ardeurs éternelles? » Isa. xxxm, 1-4. Qui pourra vivre au milieu de ce feu meurtrier? Qui pourra se coucher sur ce lit dévorant, entouré de tous côtés de flammes ardentes ? Un homme qui se jette daus la mer est tellement plongé dans les eaux, que tout ce qu'il touche avec ses pieds, ses mains et son