‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 147 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XXX

corps est de l'eau; ces malheureux sont plongés dans l'enfer dans un océan de flammes qui tourmentent les corps attachés en ce monde à toutes sortes de vices. Quel ne sera pas alors le dépit des damnés ! Quelles ne seront pas encore la fureur et la rage de ceux qui, pour n'avoir pas voulu refréner les appétits de la chair, brûlent au milieu des flammes , sans se voir jamais consumés par elles ?

Et puisque nous sommes si charnels que nous n'entendons les choses de l'autre vie que par celles que nous voyons dès celle-ci, on me permettra de citer ici un des exemples que j'ai déjà signalés en parlant du martyr de saint Eustache. On enferma ce saint avec sa femme et ses enfants dans un bœuf de métal sous lequel on alluma un ardent brasier, afin d'ajouter aux tourments qu'il supportait la vue déchirante du supplice de son épouse, de ses fils et de ses deux frères. Qui ne frémit au récit de si horribles souffrances? Quoi qu'il en soit, elles nous donnent une faible idée de la rigueur des feux de l'enfer ; et si nous éprouvons un si grand effroi devant un supplice qui dure à peine une ou deux heures , que n'éprouverons-nous pas à la pensée d'un supplice qui doit durer toute l'éternité ?

Et pour qu'on ne s'imagine pas qu'en entrant dans ces détails j'aie voulu faire naître dans les âmes de vaines terreurs, jetons les yeux sur les vies des saints et voyons quels furent en eux les fruits de cette crainte salutaire. Saint Jérôme, après avoir décrit les austérités de sa vie dans les profondeurs du désert, confesse qu'il avait embrassé les rigueurs d'une pareille existence à cause de la crainte qu'il avait des peines de l'enfer. Il affirme la même chose des moines nombreux qui partageaient les mêmes mortifications et qui estimaient un régal excessif de manger des aliments cuits au feu. Ainsi tremblent et se préparent à rendre leurs comptes ceux que l'Esprit-Saint dirige et enseigne.

La crainte des peines éternelles étant si salutaire et si utile pour refréner les appétits de la chair, je demande au lecteur pieux de ne pas trouver étrange que j'ajoute quelques exemples à ceux que j'ai déjà cités. Une personne vertueuse me disait un

24fi INTRODUCTION AU SYMBOLE DE LA FOI.

jour qu'on lui avait appliqué un cautère de feu dans une oreille comme remède d'une sciatique dont elle souffrait beaucoup ; les douleurs que le fer et le feu lui avaient fait éprouver dans ce court espace de temps avaient été si vives, qu'elle m'assurait que si notre Seigneur lui donnait le choix entre ces deux choses : se résigner à supporter de nouveau de pareilles souffrances, ou bien embrasser la religion la plus sévère qu'on puisse rencontrer, elle aurait préféré le second choix au premier. Si, pour échapper à ce tourment d'un instant, cet homme consentait à accepter une manière de vivre pénible et dure, comment le chrétien n'observerait-il pas les dix commandements de Dieu pour échapper, non plus à un feu transitoire et léger , mais aux flammes éternelles? Y a-t-il comparaison entre l'un et l'autre supplice? En quoi ce feu, qui dure à peine le temps d'un Ave Maria, ressemble-t-il à cet autre feu qui durera éternellement;, autant que Dieu, mais loin de lui? Quoi de plus désolant que de voir des chrétiens s'exposer aux rigueurs de cet éternel supplice, en n'observant pas les dix commandements? Où donc est ici leur jugement? Qu'ont-ils fait de la prudence? Où est la raison? Où est au moins l'amour-propre qui veille tant sur ses intérêts?

J'admire quelquefois ce que font quelques malades pour recouvrer la santé. Les uns se laissent couper une jambe, et perdent volontiers une partie de leur corps pour sauver l'autre ; les autres consentent à se laisser attacher sur une échelle pour remettre à sa place un membre démis, quelque douleur que cette opération fasse éprouver; ceux-ci supportent qu'on fouille jusque dans l'intérieur de leurs corps pour extraire des pierres qui se forment dans la vessie. Ils endurent ces atroces souffrances, même avec l'incertitude de leur guérison; car souvent ils expirent sous les coups de la douleur, et ajoutent à un affreux tourment supporté la perte de leur vie. Si vous demandez pourquoi les hommes se soumettent à ces épreuves, ils répondront qu'ils n'ont qu'un but, sauver leur vie. Et quelle vie? Cette vie corporelle que nous vivons tous, sujette à plus de misères que nous n'avons de cheveux sur nos tètes. Les hommes s'estiment si

Page 1