CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE III
traire, de les lui enlever s'il désobéissait aux lois qu'il lui avait données.
C'est alors que le démon, cet ennemi acharné de Dieu, poussé par la haine jalouse qu'il nourrit contre l'homme depuis que celui-ci devait prendre sa place au ciel, trompa la femme et pervertit l'homme par son entremise, en le faisant désobéir au précepte divin. Cette faute leur fit perdre les grâces et les vertus que Dieu leur avait données, et, avec elles, l'empire qu'ils avaient sur la création et en particulier sur leur chair et tous leurs appétits. Ils connurent alors leur nudité, ils rougirent mutuellement l'un de l'autre , ils se couvrirent de feuilles de figuier, et dès lors ils ressentirent toutes les peines du péché.
Tel fut l'homme après le péché, et tels nous fûmes engendrés. La postérité d'Adam porta le poids de sa faute : mortel, il nous engendra mortels ; infirme, il nous fit naître infirmes ; malheureux, nous fûmes malheureux comme lui : incliné au mal , nous sentîmes les mêmes propensions; pécheur, il nous fit pécheurs, et nous devînmes, comme lui, sujets du démon; enfin nous naquîmes tous dans l'état de nudité où sa faute l'avait réduit, nonseulement pour ce qui regarde le corps, mais encore dans l'ordre de la justice et de la grâce.
Et qu'on ne s'étonne pas de ce que les fils du premier homme sont privés en naissant de la grâce et de la justice originelles qu'il a perdues! Quand un chevalier trahit son roi, il perd sa position et son majorât, non-seulement pour lui, mais encore pour ses descendants et sa postérité. Le premier homme, en s'oubliant jusqu'à s'insurger contre Dieu, a ainsi perdu sa dignité et nous a ravi la nôtre. Tel est le misérable état où le péché a réduit l'homme.
Désordres de l'amour-propre et appétits qu'il engendre.
De la privation de cette dignité , c'est-à-dire des privilèges et des grâces que le péché a ravis à l'homme , naît un autre mal déplorable. L'ordre exige que la créature aime son créateur plus qu'elle-même et que toutes choses , comme on voit les membres
d'un corps s'humilier sous l'empire de leur chef et consentir, pour le sauver, à tous les sacrifices. Or cet ordre n'existe plus ; tous les hommes naissent dépravés et entachés d'une difformité morale, c'est-à-dire avec une inclination naturelle à s'aimer plus que toutes choses et plus que Dieu. Il arrive alors qu'ils méprisent Dieu et qu'ils se sentent portés à tourner vers eux toute la force de l'amour désordonné de leurs cœurs. Cette inclination mauvaise, ce désordre qui procède de la chute dont nous avons parlé, les théologiens leur donnent le nom de péché originel, et nous le portons tous en naissant. Qu'on lise à ce sujet le chapitre xxv du livre de Job, là où notre texte dit « que le fils de la femme ne sera pas pur. » Job. xxv, A. La version des Septante porte que nul n'est pur de péché, même l'enfant d'un jour. Et le Prophète-Roi, pour diminuer la gravité du péché qu'il avait commis, ne disait-il pas : « Considérez, Seigneur, que j'ai été conçu dans l'iniquité , et que ma mère m'a enfanté dans le péché ! » Ps. l, 7. Il désignait ici, sous le nom général de péché, le péché originel, parce qu'encore que le péché originel soit un péché en acte, il renferme tous les péchés en puissance ; de la mauvaise racine de cet amour désordonné naissent tous les autres péchés, et il n'y a pas un seul péché qui n'ait son origine dans cet amour dépravé. Les hommes ne pèchent le plus souvent que par un intérêt ou par un plaisir dont ce mauvais amour est la source. Ici l'on voit le besoin pressant que tous les hommes ont de la grâce de Dieu pour ne pas pécher, et ces paroles du saint homme Job sont pleinement justifiées : « Qui peut rendre pur celui qui a été conçu d'une source impure? N'est-ce pas vous seul?» Job. xiv, 4.
C'est là une infirmité qui atteint la plus grande partie du genre humain. Que cette faiblesse soit sérieuse et profonde, on peut en juger par la difficulté où nous sommes de faire les œuvres qui sont conformes à notre nature. Quand un oiseau ne peut pas voler, un poisson nager, un coursier courir, ou du moins quand ils ne font ces divers exercices qu'avec peine, nous n'hésitons pas à reconnaître qu'ils sont empêchés par quelque infirmité d'accomplir ces œuvres qui leur sont si propres et si naturelles.