CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE III. 2fi
Or n'est-il pas plus propre et plus naturel à la créature raisonnable de vivre de la raison, c'est-à-dire d'une manière conforme à la loi de la vertu? Et cependant, ils sont bien rares les hommes, et nous pouvons même dire les chrétiens, qui vivent de la sorte ! D'où vient cela? Est-il possible de ne pas reconnaître qu'une créature qui ne peut faire, ou qui ne fait qu'avec une difficulté extrême des actes si conformes à sa nature , est infirme et malade? Y a-t-il encore rien de plus juste, de plus obligatoire, de plus conforme à toute loi naturelle que d'honorer, de servir et d'aimer par-dessus toutes choses le souverain Seigneur de l'univers, dans lequel nous avons la vie , le mouvement et l'être, et sans la vertu duquel nous ne pourrions ni ouvrir la bouche, ni respirer? Qu'arrive-t-il cependant? Les hommes n'estiment rien dans le monde moins que cet important devoir, qui devrait être préféré à tous les autres. Où trouver un plus frappant indice de la commune infirmité dont nous parlons? Ajoutons encore que l'homme a un corps et une âme; son corps le rapproche des bêtes, et son âme le rend semblable aux anges ; quoique l'âme soit sans comparaison plus excellente que le corps, tous ses sentiments, tous ses soins, tous ses travaux, l'homme les emploie à servir et à fêter le corps qui mourra demain, sans prendre aucun souci de son âme, cette partie excellente de son être qui est destinée à vivre éternellement dans une gloire sans fin ou dans des peines qui ne s'éteindront jamais. N'est-ce pas assez de ces désordres et de tant d'autres semblables pour nous découvrir les infirmités de notre nature? En faut-il davantage pour rendre évidentes la corruption et la faiblesse spirituelle de la nature humaine qui fait défaut sur des points si essentiels et si nécessaires à sa vie ?
Quand nous voyons une créature manger de la terre avec plaisir, nous comprenons qu'elle est malade, puisqu'elle aime tant une nourriture contraire à sa nature. Qu'y a-t-il de plus contraire à la nature de la créature raisonnable, qu'est-ce qui lui est plus nuisible que le péché, cette œuvre contre toute raison? Or en voyant les hommes si affamés d'une nourriture contraire à leur nature, qu'on ne voit presque plus dans le monde
que péchés sur péchés , peut-on s'empêcher de reconnaître qu'il y a dans la nature humaine quelque infirmité qui la porte à rechercher sans cesse une chose qui lui est si nuisible et si contraire?
Mais si on désire connaître jusque dans ses racines la corruption de notre nature, ce n'est pas dans les chrétiens croyants qu'il faut l'étudier, ni dans les hommes sujets à des supérieurs ou à des lois qui ne leur laissent pas la liberté d'agir comme ils l'entendent, mais plutôt dans les monarques du monde, supérieurs à toute loi et n'ayant rien qui résiste à leurs appétits. Que de monstres parmi ces princes de la terre ? Les Sardanapale , les Néron, les Caligula, les Héliogabale, les Phalaric et tant d'autres aussi célèbres qu'eux dans le crime y tiennent une large place. On y rencontre par exemple un Xerxès, roi des Perses, qui, après avoir réuni une armée d'un million de soldats et une flotte de trois mille navires, se livre, en dépit de ses défaites, à toutes sortes de désordres et de débauches, et en vint à cet excès d'impudeur, qu'il promit une récompense à celui qui découvrirait un nouveau raffinement de luxure. Que ces exemples sont instructifs et qu'ils découvrent bien la corruption et la faiblesse de notre nature !
Et qu'on se garde bien de rendre le Créateur responsable de cette dépravation ! Dieu étant souverainement bon et souverainement pariait, a créé toutes choses bonnes et parfaites, chacune dans leur espèce. Puis, quand il eut tout créé, l'Ecriture nous dit « qu'il vit tout ce qu'il avait fait, et qu'il trouva tout non-seulement bon, mais très-bon. » Gen. i, 32. C'est le péché et la désobéissance de l'homme, désireux de devenir semblable à Dieu, qui fit perdre, au premier homme et à sa postérité, la rectitude naturelle et la justice dont ils avaient été ornés. Si en plantant une vigne on met à sa racine un peu de scammonée, tous les raisins qu'elle porte sont empoisonnés comme la racine elle-même. Ainsi en est-il du péché; le premier homme Justement regardé comme la racine et le principe de l'humanité, ayant été souillé par ce venin et ce poison, tous ses fils, dont il était le père commun, ont ressenti les mêmes atteintes. Entendons, à ce sujet, le grand