CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE VI
mêmes circonstances, car dans chacune d'elles l'homme pieux trouve ample matière à s'instruire et à s'édifier.
Et d'abord, quant à la dignité de la personne qui souffre, considérez avec attention la grandeur et la souveraineté de ce Seigneur auquel les astres du matin obéissent, de la beauté duquel le soleil et la lune sont surpris, devant lequel les colonnes du ciel tremblent et s'émeuvent, que les anges louent, que les dominations adorent, « que les puissances du ciel redoutent, » qui du haut de son trône, porté par les chérubins, contemple les abîmes, et, selon la parole du Prophète « soutient de irois doigts la masse de la terre; dont les richesses, la gloire et la majesté sont si grandes que tout cet univers et tous les mondes possibles sont devant lui pour emprunter la parole du Sage comme une goutte de la rosée du matin. » Sap. xi, 23. Seul en effet il est par lui-même et il ne dépend de personne, tandis que, en dehors de lui, tout n'existe que par sa volonté et sa puissance.
Après avoir porté les yeux sur sa grandeur abaissez-les sur ses souffrances, et souvenez-vous qu'il les endure pour vous. Les saints docteurs en résument bien l'horreur en nous disant qu'elles furent plus vives qu'aucune de celles que les hommes ont jamais souffertes ou pourront jamais souffrir en cette vie, car des souffrances de l'autre vie il ne saurait en être question parce qu'elles sont d'une nature particulière. La preuve de leur assertion ils la trouvent dans cette sueur de sang qui est une chose inconcevable et inouïe jusque-là; dans toutes les circonstances de sa passion sacrée, et surtout dans la privation complète où se trouva le Sauveur de toute consolation divine et humaine. Aucun des saints martyrs ne connut jamais cet excès de délaissement et cette absence complète de toute consolation ; ils savaient qu'après leur dernier soupir la couronne leur était préparée, et cette pensée était pour eux un grand secours et une grande joie. « Je suis rempli de consolations, et je surabonde de joie au milieu de mes travaux, » II Cor. vu, 4, disait l'apôtre saint Paul pour montrer son allégresse au sein de ses souffrances; mais notre très-miséricordieux Rédempteur voulut ne pas connaître ces adoucissements à ses épreuves, et en voici la raison. Il accepta avec une
résignation entière, et parce qu'il le voulait bien, toutes les douleurs et toutes les injures qui fondirent sur lui, et avant de les endurer il les vit, il les accepta, et il les offrit à son Père pour notre salut.
S'il en est ainsi, comment pouvait- il se procurer des consolations et des considérations propres à calmer des douleurs qu'il voulait souffrir? N'aurait-ce pas été en même temps vouloir et ne vouloir pas souffrir, et par conséquent demander une chose impossible ? Voilà pourquoi, en mourant sur la croix, le Sauveur fit entendre ces douloureuses paroles : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonné? »
Ajoutez à ces circonstances la délicatesse du corps sacré du Sauveur. Ce corps avait été formé par le Saint-Esprit, et dès lors il était le plus parfait et le plus beau des corps, et par là même très-sensible à toutes les sensations intérieures et extérieures, car la sensibilité des corps est en rapport avec leur perfection, et plus les corps sont parfaits plus ils sont sensibles. De plus la chair du Christ était toute virginale, puisqu'elle était sortie des chastes entrailles de la Vierge notre Maîtresse; elle était donc plus tendre, plus délicate et plus passible, et ceux qui voudraient ressentir en eux-mêmes quelque chose des douleurs de cette chair sacrée et comprendre par là la grandeur de la bonté du Dieu qui s'offrit, à cause de nous, à tant de peines et à tant de douleurs, saint Bonaventure donne un moyen spirituel très-propre à les faire arriver à leurs fins ; il conseille donc à ces âmes dévotes envers la passion sacrée du Sauveur de prendre une discipline capable de les faire souffrir et non pas de leur nuire, et de s'élever ainsi à la considération des tortures mille fois plus vives que le Sauveur daigna souffrir pour elles. Ces âmes peuvent aussi, par ce même moyen, se faire une idée de la force admirable des martyrs et des rigueurs de leurs tourments.
Mais à ces douleurs déjà si vives, il faut joindre les injures et les ignominies qui accablèrent le Sauveur dans sa passion sacrée. On le traîna tout enchaîné dans les rues et sur les places publiques ; on le souffleta ; on lui cracha au visage ; on lui couvrit la face avec un voile en lui donnant des coups ; on le revêtit du