CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE VI
signe de dérision, là d'une robe blanche, ici d'une robe de couleur, et les soldats se jouèrent de lui comme d'un roi de théâtre : puis on le frappa cruellement à coups de fouets, on le condamna à une mort ignominieuse, on lui préféra Barabbas, on lui fit parcourir un chemin public au milieu des cris de la populace qui l'accusait d'être un malfaiteur; enfin on le crucifia entre deux voleurs, en présence de tout le peuple, de sa" très -sainte • mère , de ses amis et de ses proches qui étaient au pied de la croix , versant des larmes amères , tandis que ses ennemis riaient, se moquaient et triomphaient de la joie la plus vive. Quel spectacle, grand Dieu! Voir cette immense majesté, que les anges du ciel adorent, livrée volontairement sur la terre aux dernières humiliations et à la dérision des valets, peut- on rien concevoir de plus admirable? Quoi de plus admirable que de voir le Sauveur souffrir tant et de si vives tortures, et renoncer à tous les soulagements et à toutes les consolations que le ciel et la terre peuvent donner? Quoi de plus admirable que de le contempler s'unissant à une nature mortelle et passible pour pouvoir souffrir ce qu'il n'aurait enduré dans la nature divine? Quoi de plus admirable surtout que de voir l'offensé convier à la paix celui qui l'offense, en souffrant pour lui et en lui offrant par ses souffrances la satisfaction que méritait sa peine? Ah ! vit-on jamais des choses si extraordinaires et si grandes? En entendit-on jamais signaler de plus magnifiques? Quel océan d'amour pour l'âme religieuse, et comme elle peut voguer et se plonger dans l'incompréhensible abîme de si grandes merveilles ! Voilà pourquoi je disais en commençant que, pour bien estimer la grandeur de cette bonté souveraine, il fallait s'isoler de toutes les bontés créées et ne pas chercher à comprendre par celle-ci, la magnificence de celle-là. Quand l'esprit humain veut pénétrer les œuvres de la sagesse et de la toute-puissance de Dieu, la création du monde, par exemple, ou la résurrection des corps, il demeure bientôt convaincu d'impuissance ; ainsi doit-il en être des œuvres de la bonté ; car si Dieu est sage et puissant, il est également bon, et il ne désire pas moins d'être connu sous un aspect que sous l'autre.
Cause de la surabondance de la satisfaction du Christ et de la rédemption très- abondante du genre humain.
Examinons maintenant pourquoi notre Seigneur a voulu souffrir les douleurs si atroces de sa passion, et voyons si, par hasard, ce ne fut pas par un motif d'intérêt personnel. Avant d'éclaircir ce point de notre sujet, citons une sentence remarquable d'Avicène rapportée par saint Thomas , et dans laquelle ce philosophe prétend que Dieu seul est proprement et parfaitement libéral, et qu'aucune créature ne possède pleinement cette vertu. La raison qu'il en donne c'est qu'aucune d'elles ne fait du bien sans attendre de son action quelque avantage et quelque profit, n'en eùt-elle d'autre que de se perfectionner par des œuvres conformes à sa nature ; seul le Créateur a cette prééminence sublime de n'acquérir aucune perfection nouvelle de tout ce qu'il a produit, ou de ce qu'il fait encore dans le monde. Seul aussi il est pleinement et parfaitement libéral, parce qu'il n'attend rien pour lui de ce qu'il fait ou de ce qu'il donne, et que tout ce qu'il opère il l'opère par pure grâce. Cela établi, conjurons le Seigneur de nous révéler lui-même pourquoi il a daigné descendre jusqu'à boire le calice d'ignominie et de douleur. Vous, Seigneur, dont les richesses, la gloire, la félicité et les joies sont si grandes, qu'elles ne s'accroîtraient pas de mille mondes, et qu'elles demeureraient toujours également parfaites, comment avez-vous daigné vous assujettir à tant de travaux? Pourquoi avez-vous bu jusqu'à la lie ce calice d'amertume? Pourquoi votre substance si haute et si simple a-t-elle voulu se revêtir de notre chair et se soumettre à toutes les épreuves de notre mortalité? Que dis-je, pourquoi avezvous voulu connaître les prisons, les fouets, les mauvais traitements, les épines, les clous et la croix? Pourquoi ètes-vous descendu à cet excès d'humilité et d'anéantissement? Pourquoi avez-vous quitté cet océan infini de gloire où vous viviez, pour vous offrir aux outrages les plus affreux qu'on puisse imaginer? Quel est ce désir? Quelle est cette faim étonnante? Qu'est-ce qui vous pousse à embrasser des choses si étrangères à votre nature.