CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE VI
paraison puisse paraître, j'imagine, dis-je, la vertu comme la châtaigne sur l'arbre qui la porte ; elle est renfermée dans un vêtement rempli d'épines, et pour goûter les fruits de cet arbre il faut d'abord les dépouiller de l'enveloppe épineuse qui les protègent. Voulez- vous donc avoir une image exacte de la vertu? Représentez- vous-la toute hérissée et toute couverte d'épines, c'est-à-dire de difficultés et de travaux, et n'oubliez pas qu'il est nécessaire de vaincre ces difficultés pour la connaître et en jouir.
Cette difficulté et ce travail ont leur principe dans une tyrannie intérieure qui s'exerce dans l'homme avec un acharnement sans limites, je veux dire dans l'amour désordonné que l'homme a de lui-même, ce premier-né du péché originel, qui est la première et la plus violente de nos affections et de nos passions, puisqu'elle les engendre toutes. Cet amour-propre est l'ennemi juré de tout travail, et l'ami de tous les plaisirs et de toutes les aises, et plus il nous pousse avec violence vers ce qu'il aime et chérit, plus il nous éloigne de la vertu qui aime les travaux et déteste les plaisirs et la mollesse. C'est pourquoi celui qui est ennemi du travail peut à jamais renoncer à la vertu, parce que la vertu est inséparable du travail et lui demeure à jamais unie.
Or, pour en revenir à notre sujet, nous disons que le Seigneur, en souffrant et en mourant pour nous , se proposait de nous rendre bons et saints comme lui, et de nous faire aimer la vertu comme il l'aime lui-même. Il vit que la vie chrétienne et vertueuse est une guerre perpétuelle contre ce tyran de l'amourpropre, l'ennemi de toute vertu, et contre notre chair de laquelle il procède, et qui est notre plus violente ennemie; il vit combien le travail nous était nécessaire pour dompter et mortifier la chair, et pour établir en nous le règne de l'esprit, et alors, comme il désirait vivement de nous rendre vertueux et saints, il s'offrit luimême aux plus rudes travaux afin que dans sa passion sacrée, nous eussions non-seulement de mémorables exemples, mais encore des motifs puissants de souffrir et d'endurer quelque chose pour notre propre salut, en considérant ce que le Dieu de majesté avait voulu souffrir pour le salut des autres. Voilà une des causes
de la grandeur des souffrances du Sauveur, et il en est parlé plus au long au chapitre dix-septième de cette même partie.
De plus notre Seigneur savait que rien sous le ciel ne lui était plus agréable que d'aimer Dieu et de supporter des travaux pour son amour. La fin de la vie chrétienne est la charité et sa perfection consiste dans la fin de la charité elle-même ; mais parmi les degrés de cette vertu le plus excellent est de souffrir avec joie des travaux pour ce seigneur. Quels plus puissants motifs pour bien nous trouver de mettre en pratique ces deux vertus, que ceux qui nous sont fournis par la passion sacrée du Sauveur ? Nous avons expliqué ces matières un peu plus haut et nous aurons occasion d'y revenir plus loin.
A ces deux causes, il faut en ajouter une troisième plus importante et plus signalée. Notre Seigneur et Dieu voyant le prince de ce monde, c'est-à-dire le démon, partout puissant et partout adoré comme au détriment des honneurs dus au véritable Dieu, résolut de renverser ce tyran et de le chasser de son royaume encore qu'il fût armé de toute la puissance du monde et qu'il put se défendre d'une façon redoutable. Cette entreprise, il prétendait la réaliser, non pas avec des armes de 1er, car il était indigne de lui de planter la foi par les moyens honteux dont le prince des hérétiques, Mahomet, se servit pour dilater ses mensonges, mais avec des armes dignes de lui, c'est-à-dire avec des armes divines forgées par le Saint-Esprit dans la poitrine des martyrs, et non plus, par le génie humain, dans les forges de Vulcain. Ces armes étaient une foi inébranlable, l'espérance assurée du triomphe , une charité ardente, une force invincible, une constance inexpugnable, un cœur généreux, insensible à la bonno et à la mauvaise fortune.
Mais afin de bien comprendre ce qui reste encore à dire sur ce sujet, il convient de rappeler brièvement que les hommes et les anges ne peuvent exprimer dans leurs louanges la soif ardente du Sauveur pour la gloire et l'honneur de son Père , qui fut figurée par cette soif corporelle qu'il voulut souffrir sur la croix, ni les anges ni les hommes ne peuvent dire non plus, combien les martyrs ont glorifié leur créateur en subissant des tourments