‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 180 sur 383 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Que dans la passion sacrée du Sauveur, sa charité brille d'un vif et singulier éclat.

Après la bonté du Christ notre Seigneur, vient sa charité, qui procède de la bonté elle-même. Elle brille dans le mystère de l'Incarnation et de la passion du Sauveur d'un si vif éclat que les saints et plus particulièrement saint Augustin n'hésitaient pas à lui attribuer la cause de ces mystères. Le Sauveur, en effet, était venu, comme il le dit lui-même, « jeter sur la terre le feu de l'amour, » Luc. xu, 19, et il savait bien que le meilleur moyen d'attiser ce feu divin était de nous montrer la grandeur de son amour. Cette vérité, saint Augustin la démontre à l'aide de l'amour profane; ceux qui veulent être aimés de cette sorte

d'amour mettent tout leur soin à déclarer à ceux dont ils veulent obtenir les faveurs l'intensité de l'amour qu'ils ressentent euxmêmes pour eux. C'est ce que fit notre très-miséricordieux Rédempteur, en montrant aux hommes la grandeur de l'amour qu'il leur portait dans cette œuvre si remplie d'amour. C'est pourquoi on attribue plus spécialement l'œuvre de l'Incarnation au Saint-Esprit, parce qu'il est essentiellement tout amour.

Mais puisqu'il s'agit de l'amour de Dieu, disons ici qu'il a deux degrés et pour ainsi dire deux formes particulières. Pour bien comprendre ceci, n'oublions pas que de môme que les saints parlent de deux sortes de grâces, l'une qu'ils appellent prévenante, parce que par elle Dieu prévient pour ainsi dire l'homme afin qu'il passe de l'état de péché à la justification; l'autre subséquente, qui est toujours dans l'homme justifié, l'excite aux bonnes œuvres et le fait vivre comme le Fils de Dieu, de même nous pouvons imaginer en notre Seigneur un amour prévenant et un autre subséquent. Ce n'est pas qu'il y ait en lui ni présent, ni passé, ni avenir, toutes choses étant présentes à ses yeux, mais notre esprit, par analogie, aime à trouver en Dieu ce qu'il trouve dans les créatures, encore que cela ne soit point distinct en lui. Or de ces deux amours que nous supposons exister en Dieu, l'un est prévenant, et c'est celui qu'il avait pour les hommes avant la grâce de la rédemption, quand il se déterminait à les racheter par sa seule bonté ; l'autre est subséquent et c'est celui qu'il leur porte depuis qu'il les a rachetés, sanctifiés, et rendus participants de son Saint-Esprit, qui est une autre cause de cet amour. Nous allons parler successivement de ces deux amours parce que tous les deux sont très -efficaces pour embraser nos cœurs d'un grand amour envers le Seigneur qui nous aime tant.

Combien furent grandes et signalées la charité et la miséricorde que le Seigneur nous témoigna dans son amour, c'est-à-dire, en se décidant à nous racheter alors que nous étions souillés par toute sorte de péchés, l'Apôtre nous l'apprend dans ces paroles : « C'est à peine si quelqu'un voudrait mourir pour un juste; peutêtre que quelqu'un aurait le courage de mourir pour un homme de bien. Mais Dieu a fait éclater son amour envers nous, puisque,

Page 1