CINQUIÈME PARTIE, SECTION 111, CHAPITRE VU
fut qu'il prit sur lui toutes nos dettes et qu'il se chargea de satisfaire à notre place. C'est en figure de cela que, tandis que l'Egypte entière était désolée par les sauterelles, l'Ecriture nous dit qu'à la prière de Moïse Dieu envoya un vent brûlant qui emporta ces nuées de sauterelles et les poussa toutes vers la mer Rouge où elles furent précipitées. N'est-ce pas là ce que le Prophète annonçait quand il disait de ce Seigneur « qu'il prendrait toutes nos iniquités et qu'il précipiterait tous nos péchés au fond de l'abîme? » Mich. vu, 19. Et s'il y est question de la mer Rouge, n'est-ce pas afin de nous montrer que toutes nos fautes furent ensevelies dans l'océan de son sang précieux?
Un second effet de l'amour du Christ, ce fut qu'il prit sur lui les douleurs et les tourments de sa passion, et qu'il nous en donna tous les fruits et tout le mérite. La conséquence de ce dévouement divin, il ne faudrait le dire qu'à genoux, les mains et les yeux levés vers le ciel. Ce qu'un esclave fait pour son maître, ce Seigneur a daigné le faire pour les hommes. L'esclave travaille tout le jour pour son maître, sans réserver pour sa part aucun fruit de son travail; le Rédempteur, tout miséricordieux, en agit de même envers nous. La charité de notre Seigneur pouvait-elle dépasser ces limites? Et de qui pouvait-on attendre cet excès d'amour, sinon de celui qui est la bonté et la charité incompréhensibles, c'est-à-dire de Dieu?
Le troisième effet de cet amour décida le Christ à mourir corporellement afin d'éviter à l'homme une mort spirituelle et éternelle. C'est pourquoi saint Augustin disait : « Vous m'avez aimé, Seigneur, plus que vous-même, puisque vous avez daigné mourir pour moi. » Sans doute la divinité du Sauveur n'a pas souffert et ne pouvait souffrir, mais son humanité sacrée, qu'il aimait plus que toutes les choses créées, il l'a dévouée à la souffrance, et il l'a offerte en sacrifice afin de nous délivrer, par une mort qu'il ne devait pas souffrir, de la mort que nous devions tous endurer. Sénèque raconte qu'au temps des guerres civiles qui désolèrent Rome, quelques soldats furieux, cherchant avidement un sénateur pour le tuer, un de ses esclaves prit les vêtements de son maître, mit à son doigt son anneau, et s'offrit lui-même à la
mort afin de l'en affranchir. Ah! je le demande, si cet esclave guérissait de ses blessures et conservait la vie, que ne devrait pas faire son maître pour récompenser sa fidélité? S'il était bon, il ne trouverait pas de bienfait capable de récompenser un pareil amour. Mais prenons maintenant le contraire de ce dévouement, et supposons non plus que l'esclave se dévoue pour son maître, mais le maître pour son esclave ; supposons même que ce maître soit un roi; que diraient les hommes d'une pareille miséricorde? Les uns diront que c'est là un excès inconcevable de bonté et d'amour, les autres que c'est une folie à cause de la distance qui sépare le roi de son esclave. Et cependant Dieu n'est-il pas plus élevé au-dessus de l'homme qu'mi roi ne l'est au-dessus de son esclave ? La réponse se présente d'elle-même, car tout le monde sait qu'entre le fini et l'infini il n'y a ni proportion ni comparaison. Si les hommes regardent donc comme le comble de la folie qu'un roi meure pour son esclave, que dirons-nous en voyant un Dieu donner sa vie en faveur des hommes ? Mais comme nous ne pouvons accuser de folie cette infinie sagesse, il ne reste donc qu'à lui attribuer une bonté et une charité incompréhensible et infinie. Quand l'âme pieuse en est arrivée là, elle peut s'arrêter, se reposer, s'endormir, se tenir pour contente et ne pas aller plus loin. De toutes les considérations et de toutes les merveilles que présente ce mystère, la plus admirable, à mon avis, la plus propre à toucher les cœurs les plus durs est celle-là. Cependant si l'on veut pénétrer plus avant dans le secret de cet amour, qu'on se souvienne que ce roi souverain ne s'est pas condamné à la souffrance pour un esclave bon, mais pour un mauvais serviteur; qu'il pouvait nous guérir d'une foule d'autres manières, et que s'il a choisi celle qui lui coûtait davantage, c'est pour se montrer plus bienfaisant et plus utile envers son esclave. En voilà assez. pour nous découvrir l'océan sans bornes, et l'abîme de la bonté infinie et de la charité de notre Seigneur et Dieu; et ce n'est pas sans raison que je disais, au commencement de cette partie, qu'il fallait ôter sa chaussure et détourner ses regards de toutes les bontés et de toutes les perfections de la terre (|uand on voulait parler de la bonté et des perfections du Créateur.