CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE Xlit
si je le pouvais, et si vous étiez encore capable de souffrir. Aussi je vous entends, Seigneur, me dire avec saint Bernard : 0 homme ! n'ai -je pas assez été frappé pour toi ? Ne vois-tu pas tout ce que j'ai enduré pour tes crimes? Pourquoi augmentes-tu encore l'affliction de l'affligé? Ne sais-tu pas que tes péchés me causent de plus vives douleurs que les plaies de mon corps ? » Ailleurs le Seigneur dit encore par le même saint : « 0 homme ! vois tout ce que j'ai souffert pour toi. Il n'est pas de douleur semblable à ma douleur. Moi qui meure pour toi, c'est à toi que je m'adresse. Considère les peines qui me tourmentent, vois les clous qui m'ont transpercé. Et si mes douleurs extérieures sont si vives et si atroces, comprends combien doivent être violents les déchirements de mon âme à la vue de tes ingratitudes.
Où l'on fait voir que le mystère sacré de la passion du Sauveur nous révèle la dignité de l'âme et la valeur des choses spirituelles.
L'homme connaîtra encore la dignité et la valeur de son âme en considérant à quel prix elle a été rachetée. « Nous n'avons pas été rachetés avec de l'or ou de l'argent, qui sont des métaux corruptibles, dit saint Pierre, mais par le sang précieux de cet Agneau sans tache appelé Jésus-Christ. » I Petr. i, 18. Que l'homme apprenne donc à estimer comme il doit une chose que ce marchand divin estime tant; qu'il se garde surtout d'échanger à vil prix ce qui coûte si cher. « En voyant mon âme rachetée par le sang du Fils de Dieu, disait saint Augustin, je ne veux plus la mettre aux enchères. » Il y a plus, ces considérations révéleront à l'homme l'estime qu'il doit avoir de son prochain, encore qu'il ne fût qu'un vil esclave, puisque Dieu l'a aimé au point de verser son sang pour lui. Il doit donc se garder de le scandaliser ou de lui donner occasion de commettre le péché qui donne la mort, à son âme; en agir autrement, c'est répandre à terre le sang du Christ. En effet si, comme on a coutume de le dire, ce qui vaut or est or, le sang du Christ est aussi le prix de son sang, et il y a effusion de ce sang divin toutes les fois qu'une âme se perd par le péché.
326 INTRODL'CTION M SYMBOLE DE LA FOI.
On pourra apprécier aussi par là la rigueur des peines de l'enfer, puisque le Fils de Dieu a voulu endurer ici-bas des peines si cruelles pour nous en délivrer. Mais parce que les tourments de l'enfer les plus rigoureux consistent dans la séparation de Dieu, dans des souffrances sans consolation, dans l'empire du démon auquel on est absolument livré , le Fils de Dieu , dans l'immense charité de son cœur, a voulu connaître toutes ces peines , et voilà pourquoi, dans sa passion, il a souffert des douleurs inconsolables, il a été abandonné par son Père éternel, il est devenu la proie des princes des ténèbres, et il a permis aux suppôts et aux ministres de ce roi des enfers d'exécuter, contre sa personne adorable, toute sorte d'outrages el de cruautés. C'est ainsi que la justice eut son cours et que nous fûmes délivrés de ces peines cruelles.
Que dire maintenant de la grâce et de la gloire qui nous furent acquises au même prix et par le même moyen? Le Saint-Esprit ne s'est communiqué aux hommes , et les portes du ciel ne leur ont été ouvertes qu'après que la grande expiation du Fils de Dieu eut été consommée. Jugeons dès lors de l'excellence et de la dignité de ces deux grâces par la valeur du prix qu'elles ont coûté.
Ces exemples et bien d'autres nous font entendre que la croix du Christ est une balance dans laquelle nous devons peser le prix et la grandeur des choses spirituelles. Gardons-nous bien en effet d'emprunter, pour la connaître, « la balance trompeuse de Chanaan, » Ose. xn, 7, c'est-à-dire le jugement et l'appréciation aveugle des mondains ; un plaisir sensible, un mince intérêt temporel, un point d'honneur faux et ridicule y ont plus de poids que Dieu avec ses richesses et ses promesses. Mais la croix est le poids du sanctuaire, et tout ce qui regarde le culte de Dieu doit être estimé à ce poids divin ; seul, il donne à chaque chose son juste prix et sa valeur.
Elle est donc bien excellente et bien universelle la philosophie de la croix, qui nous révèle le secret de tant de mystères jusque dans leur principe, et elle est bien facile à comprendre, même des simples et des ignorants. Les philosophes, après de pénibles