CINQUIÈME PARTIE, PREMIÈRE SECTION, CHAPITRE VI
exotique, avec laquelle on fait de si belles pièces du plus pur cristal, n'est pas uniquement destinée à l'homme? Est-ce que tant d'autres fruits de la terre, la canne à sucre, par exemple, ne lui sont pas particulièrement dédiés? Que dire du ver qui file la soie dont on se sert pour orner les temples et pour parer la majesté des princes de ce monde? Et cette merveilleuse pierre qu'on nomme l'aimant, que la divine providence a créée et qu'elle a fait découvrir pour le plus grand intérêt de la navigation et des relations entre les peuples, à qui donc peut- elle servir, si ce n'est à l'homme? N'est-ce pas par son secours qu'on enlève et qu'on porte, pour le soutien de nos corps, ce qui manquait dans un pays et qui se trouve en excès dans un autre ? Après ces témoignages remarquables, et après tant d'autres que nous pourrions également produire, quel homme pourrait être assez aveugle pour nier la sollicitude attentive avec laquelle la providence du Créateur veille sur nos corps?
Mais par le seul fait que Dieu veille sur nos corps, il s'ensuit qu'il est encore plus attentif aux besoins de nos âmes ; le corps, en effet, a été fait pour l'âme, comme un esclave pour son maître; il est sa demeure habituelle et comme l'instrument de toutes ses œuvres. C'est dans le corps que résident les cinq "sens qui sont les serviteurs et les ministres de l'âme. Par le moyen de ces sens, et spécialement par celui de la vue, l'âme distingue et connaît une multitude de choses; et c'est en se basant sur les expériences que ceux-ci lui avaient fournies qu'elle s'est élevée jusqu'à l'invention de toutes les sciences libérales et des arts mécaniques; c'est par eux, enfin, qu'elle est parvenue à la connaissance de la première cause, qui est Dieu. En parcourant une série indéfinie de causes, en connaissant par les effets visibles les choses invisibles, l'ordre et la dépendance qui régnent en elles, l'âme a connu aussi la première de toutes les causes, qui est le principe de toutes les autres, c'est-à-dire Dieu lui-même.
On objectera peut-être avec Epicure : « Vous dites que la providence de Dieu veille attentivement sur toutes les choses humaines; mais alors pourquoi les vipères et les autres serpents qui sont plutôt nuisibles qu'utiles ? » Eh quoi ! répondrons-nous,
n'y a-t-il pas, dans toute république bien ordonnée, en même temps qu'une récompense et des avantages pour les bons , des peines et des châtiments pour les méchants? Dans la nature, les choses nuisibles et empoisonnées sont entre les mains de Dieu des instruments et des fouets dont il se sert pour nous châtier. De même qu'il se venge quelquefois de nos crimes en tarissant les sources du ciel, il envoie quelquefois pour nous punir des insectes dévastateurs qui portent la désolation dans nos campagnes.
Il est vrai qu'en même temps que la providence se sert d<* ces instruments pour nous châtier, elle modère ses rigueurs et ne permet jamais' que ces fléaux tournent à une ruine complète. En voici quelques exemples frappants : Le scorpion met bas toujours onze petits; mais à peine sont-ils nés, qu'il en tue dix, n'en gardant qu'un pour la conservation de l'espèce; celui qui survit, pour tirer vengeance de la mort de ses frères, tue sa mère et la dévore. Pareille chose arrive pour la vipère : la vipère femelle tue le mâle en lui dévorant la tête; trois jours après, elle a une portée de vingt petites vipères, qui naissent chacune à leur tour, et jour par jour; tout va pour le mieux en commençant, mais les dernières nées, impatientes de voir la lumière, déchirent le ventre de leur mère et sortent avec empressement, après avoir coûté la vie à leur père. et après l'avoir arrachée à leur mère. Il y a là, on ne peut en disconvenir, une magnifique intervention de la providence, qui ne veut pas que des êtres si dangereux se multiplient outre mesure et d'une façon désastreuse.
On raconte qu'il existe au Brésil un serpent dont la morsure donne promptement la mort; afin qu'il fit moins de victimes, le Créateur a mis sur sa tète une sorte de sonnette qui prévient, par le bruit qu'elle fait, les hommes du danger qui les menace. Il y a dans l'île de Ceylan, d'où nous tirons la cannelle, une autre espèce de couleuvres, tout aussi dangereuses, qu'on appelle serpents à chapeau; mais, à côté du mal, la providence a placé le remède, et, sur ce même sol, pousse un arbre dont les feuilles ont la propriété de neutraliser le venin de ces animaux. Le Pérou a aussi des couleuvres énormes qui ne mesurent pas moins de trentecinq palmes de long et qui ont le plus redoutable aspect ; cepen-