‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 210 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE XV

Or pour arriver à posséder cette science, il n'est pas nécessaire d'étudier la philosophie ni l'astrologie, pas plus que de savoir lire. Il y a eu dans les religions les plus régulières un grand nombre de religieux illettrés, et aussi beaucoup de femmes et de filles ignorantes, qui, ne connaissant ce mystère que par ce qu'ils en ont entendu dire dans les sermons, ou par les scènes de la passion qu'elles ont vues dessinées sur les rétables, ces livres sensibles des ignorants, en sont venues, à force de considérations, à se faire une si haute idée de la bonté et de la charité, de la miséricorde, de la providence, et de toutes les autres perfections de notre Seigneur, de la malice du péché, de la beauté et de l'excellence de la vertu, que jamais les philosophes, après des travaux incessants et des études aussi longues que leur vie, n'en purent acquérir de plus parfaite. Ainsi s'accomplit cette prophétie dans laquelle Isaïe disait qu'à la venue du Sauveur « la connaissance de Dieu se répandrait sur la terre comme la mer quand elle croît et qu'elle franchit ses rives. » Isa. xt, 9. La sagesse qu'on apprend aux pieds de la croix est si excellente que l'apôtre saint Paul, même après avoir pénétré les secrets du troisième ciel, avouait ne pas connaître d'autre science que celle de Jésus Christ et de Jésus-Christ crucifié. » I Cor. n, 2.

A considérer attentivement ces choses, on voit donc que la croix, outre qu'elle est un livre de vie, est aussi un livre parfait dans lequel nous apprenons ce que nous devons croire et ce que nous avons à fane. Mais cherchons à rendre cette doctrine plus sensible. Pour y arriver le chrétien doit savoir qu'il a sous les yeux deux livres où il peut lire sans savoir ; un de ces livres est celui des créatures, nous en avons déjà parlé au commencement de ce sommaire. En le lisant il apprendra d'abord à connaître la grandeur de la sagesse de Dieu, qui a établi dans ce monde un ordre et un concert admirables, en distribuant les différentes saisons de l'année, et en divisant lès jours et les nuits comme il convenait à la conservation des créatures. Il y découvrira encore sa toute-puissance qui, d'une seule parole, accomplit tous les plans et tous les desseins de la sagesse. Il y verra sa providence, en voyant toutes les créatures pourvues de tout ce

qui leur est nécessaire, sans que rien de ce dont elles ont besoin leur fasse défaut. Il y contemplera la grandeur de sa beauté en contemplant la splendeur des étoiles du ciel, la variété des fleurs et des pierres précieuses de la terre. Ces quatre perfections divines sont écrites à chacune des pages du livre des créatures ; le grand Antoine en remontra par ce livre à un philosophe qui passait son temps à l'étude. Ce même livre fut aussi le sujet des études d'un grand nombre de philosophes qui, n'ayant pas les lumières de la foi, n'avaient d'autres clartés, pour approfondir ce mystère, que celles qui leur venaient des créatures.

Mais nous, chrétiens, à qui notre Seigneur a fait don de cette lumière, nous avons un livre plus parfait que celui-là, et ce livre est la croix du Christ. Celui qui aura lu tout ce que nous avons écrit dans ce troisième traité, en demandant à notre Seigneur, avec humilité et dévotion, de lui ouvrir les yeux pour lui faire admirer Jésus-Christ sur la croix, celui-là embrassera, d'un seul coup d'œil, tout ce que la théologie chrétienne, ou spéculative, ou pratique, nous enseigne. Ce livre, en effet, renferme deux parties : la première nous découvre l'étendue de la bonté, de la charité, de la miséricorde, de la justice, de la providence, de la toute-puissance et de la sagesse de Dieu, qui brillent dans ce mystère comme nous l'avons déjà dit; la seconde contient la théologie morale, c'est-à-dire les motifs les plus pressants d'embrasser la vertu et de haïr le vice.

Mais ce fruit n'est pas le seul que nous puissions retirer de cet arbre sacré; en d'autres termes, non- seulement notre entendement s'éclaire et se perfectionne, mais encore la volonté trouve, dans cette contemplation, ses délices et sa nourriture, ainsi que toutes les affections et tous les autres sentiments de dévotion et d'amour. Là, en elfet, notre cœur puise une grande douleur et un grand repentir de ses fautes, à la vue de tout ce qu'elles ont fait souffrir au Fils unique de Dieu. Là s'éveille en nous la reconnaissance pour tous les bienfaits divins, à l'occasion de Celui qui est le plus grand'de tous el la source des autres. Ce bienfait est si grand que, selon la parole du Sauveur, « si les hommes cessaient de le publier, les pierres elles-mêmes crieraient. » Luc. xix, 40.

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