CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE XVII
sert aussi pour toutes choses. Ou peut encore en donner une autre ; nous savons par les lumières de la foi que le Fils de Dieu s'est incarné et a souffert « pour exciter en nous l'amour de la vertu et la haine du vice, » TU. n, selon le langage de l'Apôtre; quel est donc le vice pour lequel la passion du Sauveur ne nous inspirerait pas une haine profonde, et quelle est la vertu que nous n'apprendrions pas à y aimer avec enthousiasme, puisque dans sa passion le Sauveur se proposait simplement de nous rendre vertueux et saints?
Il faut donc en terminant conclure comme nous avons commencé, et reconnaître que la passion a été le plus excellent de tous les moyens dont Dieu pût user pour notre sanctification et notre salut. Et en effet si, comme nous l'avons déjà dit, cette œuvre est l'œuvre divine par excellence, celle qui est la plus glorieuse pour Dieu et la plus utile à l'homme, où trouver une œuvre qui sauvegarde davantage la gloire de Dieu et les intérêts de l'homme? Que la passion glorifie Dieu plus que rien de ce qu'il pouvait faire, c'est une chose que nous avons suffisamment démontrée plus haut. La passion du Sauveur n'était pas moins profitable à l'homme, car elle l'aidait, par ses vives lumières, à connaître les perfections divines et tout ce qui se rapporte à son salut et à sa sanctification ; elle lui fournissait pour aimer Dieu et pour le craindre, ainsi que pour pratiquer toutes les vertus, de si puissants motifs, que tous les ouvrages qui ont été écrits et qui nous prêchent l'amour de la vertu et la haine du vice, nous sont moins utiles que la simple considération de ce mystère.
On comprend facilement après cela combien fut efficace ce mystère pour guérir toutes les faiblesses de nos âmes. Cependant, comme l'excellence d'un remède se connaît par les effets qu'il opère, voyons les fruits que celui-ci a portés dans le monde, afin d'en mieux juger et d'en mieux apprécier la bonté. Il y a quelquefois des médecines, d'ailleurs très-bien composées et prescrites par de bons médecins, qui, soit à cause des mauvaises dispositions du malade, soit à cause de la résistance de l'humeur indigeste, ne produisent aucun effet. Il n'en est pas ainsi, bien
s'en faut, du remède préparé au monde par Dieu dans la passion de son Fils ; malgré toutes ses répugnances et toutes ses révoltes, le monde, si peu enclin naguère à la sainteté et à la vertu, en connut tous les charmes et se trouva tout-à-coup réformé et guéri. Pour entendre cette transformation, on n'a qu'à relire le chapitre treizième du second traité de cet ouvrage, où il est question des changements que la prédication de l'Evangile opéra dans le monde, ou mieux encore le chapitre vingt-cinquième du même traité, où l'on énumère le grand nombre de saints et de saintes qu'il y a eu dans la religion chrétienne. Encore que cette lecture soit très-utile et nous explique cette transformation, rien néanmoins ne nous la découvre mieux et plus vite que les martyrologes, où sont résumés les vies et les martyres des saints ; impossible de les lire sans tomber dans une profonde admiration à la vue de cette infinité de saints qui ont paru dans toutes les parties du monde.
Une autre chose nous fait encore connaître l'efficacité de cet admirable remède, c'est le changement profond qu'il provoqua dans l'univers entier. La connaissance du vrai Dieu, limitée jusque-là aux confins de la Judée, s'étendit dans toutes les provinces du monde connu, et, comme on peut le voir dans les martyrologes, il n'y eut presque pas un coin de la terre qui ne fût sanctifié et réjoui par le sang des martyrs. Quelle chose plus digne de ce Seigneur, dont les esprits célestes reconnaissent et célèbrent la sainteté en répétant : « Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu des armées, » que d'avoir ainsi tout ordonné de manière à ce que tant de sainteté découlât sur le monde ! A cette vue saint Bonaventure ne pouvait contenir son admiration, et il disait avec l'Apôtre : « Pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, » Galat. vi, 14, en laquelle et par laquelle tant de biens m'ont été concédés. En quoi me réjouirai-je, en effet, qu'en la gloire de Dieu et le salut de l'homme? Et où cette gloire et ce salut sontils plus parfaitement renfermés que dans le mystère de la croix? Par ce sacrifice inouï d'obéissance et de douleur, Dieu reçut l'honneur qu'il méritait ; par cet ineffable bienfait de la rédemp-
CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE XVIII. 3oi tion, l'homme fut aimé plus qu'il n'avait le droit de l'espérer et de l'attendre.
Qu'on me permette d'exprimer un désir en terminant ce chapitre. Je voudrais que les serviteurs de Dieu le relussent souvent, et qu'ils considérassent avec une grande attention tout ce qu'il renferme ; aidés par la lumière de Dieu, sans laquelle tout est aveuglement et obscurité, ils se sentiraient plus portés à croire au mystère de la Rédemption par cette simple méditation que par de nombreux miracles. Notre foi repose cependant sur bien d'autres fondements; nous en avons déjà cités quelquesuns, nous en ferons connaître d'autres dans la suite.