CHAPITRE XVIII
De quelques objections qu'on peut [aire sur le mystère de l'Incarnation, comme sur la vie et la mort de notre Sauveur.
En donnant au peuple, dans la loi, le cérémonial selon lequel l'agneau pascal, qui était la figure du véritable Agneau, Jésus- Christ notre Sauveur, devait être mangé, Dieu lui avait prescrit de « ne pas le manger cru, mais rôti. » Exod. xu, 8. Voilà, n'estil pas vrai, une prescription étonnante, car il semblait inutile de défendre ce que personne ne devait faire. Cependant elle a un sens profond sous son inutilité apparente. Notre Seigneur, dit saint Grégoire, a voulu que nous prenions non plus la lettre, mais l'esprit de la loi, et quand il ordonnait aux Juifs de manger l'agneau pascal rôti, il nous laissait entendre qu'il y aurait des hommes qui, malgré son ordre formel, mangeraient cet agneau cru. Ces hommes, c'étaient les hérétiques et les infidèles ; considérant d'une part la majesté et l'excellence de la nature divine, et d'autre part la bassesse de la nature humaine, et s'en tenant seulement aux dehors de ce mystère sans considérer la sublimité du conseil divin qu'il contient et qu'il révèle, ils l'ont jugé indigne de la majesté de Dieu, parce qu'ils ne l'ont considéré qu'à sa surface. Ces hommes, ce sont encore ceux qui contemplent l'agneau de Dieu avec un cœur froid et insensible. Mais ceux-là
au contraire mangent l'agneau rôti qui, pleins d'une tendre dévotion et d'un amour brûlant, jettent les yeux sur l'immense aniour avec lequel notre Seigneur s'est offert en sacrifice pour guérir nos maux et nous mériter la vie éternelle. L'Apôtre nous déclare la différence qui existe entre les uns et les autres de ces hommes, quand il dit : « Nous, nous prêchons Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié, ce Jésus qui est un scandale pour les Juifs et une folie pour les Gentils, mais qui est aussi la force et la sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, qu'ils soient Juifs ou Gentils. » I Cor. 23, 2-4. Voilà ceux qui mangent la chair de l'agneau rôtie; pour les autres, ils la mangent crue et condamnent ceux qui ne les imitent pas. Mais avec la grâce de Dieu, dans la fin de ce troisième traité, je me propose de faire voir qu'il n'y a dans le mystère qui nous occupe rien d'indigne de cette infinie et souveraine bonté, encore que les yeux de la chair, tout portés à juger des choses par les dehors qui les frappent, refusent de le concilier avec la gloire d'une si grande majesté. Nous allons répondre maintenant par ordre à chacune des objections qu'on a coutume de faire contre ce mystère.
De l'objection qui se tire de l'humanité du Christ notre Sauveur.
La première objection qu'on peut soulever contre ce mystère se tire de la bassesse de la nature humaine. Entendez les jugements de la prudence mondaine; si vous l'écoutez, c'est une chose tout-à-fait indigne de la grandeur de Dieu de s'unir, en une même personne , une nature aussi vile que la nature humaine. Cette objection serait sérieuse si la nature humaine en Jésus- Christ était telle que chez les autres hommes. Mais il est loin d'en être ainsi; s'il est vrai que le Fils de Dieu se soit uni, dans un élan sublime de miséricorde et d'amour à notre nature, afin d'opérer en elle notre salut, il est vrai aussi qu'il l'a enrichie, ornée et embellie de toutes les richesses et de toutes les grâces qu'exigeait la haute dignité à laquelle il relevait. Ces dons rélevèrent à un tel état de richesse, de perfection, de beauté et de splendeur, que la beauté des anges, des chérubins, des séraphins