CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE XVIII
et de toutes les créatures disparaît devant la sienne, comme s'éteignent au ciel les étoiles devant la splendeur du soleil à son midi. En consentant à se revêtir de notre nature, il sut la rendre assez sublime pour n'avoir pas à rougir de l'unir à la sienne. C'est ce que nous représente ce voile du temple dont il est question dans l'Ecriture. Exod. xxvi. Ce voile, si riche en couleurs, n'était autre que le voile de l'humanité très-sainte du Sauveur, derrière lequel résidait la gloire de la divinité ; il était tissé finement à l'aiguille, c'est-à-dire par le travail très-habile de l'Esprit- Saint, dont il est le magnifique et le plus bel ouvrage.
D'où vient donc que les infidèles trouvent dans ce mystère un si grand objet de scandale ! On peut le deviner facilement ; c'est qu'ils considèrent l'homme avec les défauts et les passions qu'il tient de sa naissance. Le Christ cependant, quoique homme parlait et vrai, est un homme nouveau ; il a été conçu par l'opération du Saint-Esprit, il est né d'une mère vierge, il n'a connu ni les souillures du péché, ni les passions désordonnées qui en sont la conséquence. Ainsi cette nature, si vile par elle-même, fut élevée, par la grâce, à une hauteur infinie. Il est donc bien grand, bien sage et bien puissant le Dieu dont la grâce peut élever ce qui est si vil par nature ! Il n'y avait pas moins de gloire pour Phidias à faire une statue d'argile parfaite et sans défaut qu'une statue de marbre et d'or. L'excellence de l'artiste paraît d'autant plus que la matière dont il se sert est plus commune et l'aide moins. C'eût été de la part de Dieu une moindre merveille de glorifier la nature angélique, en se l'unissant, que d'élever la nature humaine, parce que la nature humaine est par elle-même bien au-dessous de la nature angélique. Dieu aime à montrer sa grandeur « en tirant le faible de la poussière et en élevant le pauvre du sein de l'abjection. » Ps. cxu, 6. C'est ainsi qu'il a rendu justes ceux qui faisaient le mal , « qu'il a changé les pierres en des enfants d'Abraham, » Luc. m, 8 ; » qu'il a fait rois des pasteurs, et prophètes de pauvres ignorants, » Amos. i, 1; qu'il a transformé enfin des pêcheurs en apôtres et en princes de son Eglise ; mais le résumé de sa grandeur et de ses richesses, c'est son humanité sacrée qui le découvre.
Cependant, afin que notre raison entende mieux ce que je viens de dire, qu'on me permette de me servir d'un exemple par lequel, en nous élevant des choses inférieures aux choses supérieures, nous pourrons connaître la dignité et la gloire de cette humanité sacrée. Saint Bonaventure dit de saint François qu'il était parvenu à une si grande pureté, que sa chair semblait être la chair d'un enfant nouveau-né, semblable à celle que l'homme devait avoir dans l'état d'innocence. Imaginons, si nous le pouvons, une chair mille fois plus pure que celle-là. Figurons- nous une chair conçue par la seule opération du Saint-Esprit dans les entrailles d'une vierge plus pure que les astres des cieux, plaçons dans cette chair une âme douée de toutes les grandeurs et excellences, de toutes les grâces et de toutes les richesses que nous venons d'énumérer, et tout cela sans l'ombre d'une faute ou d'une imperfection; quelle honte au Fils de Dieu, je le demande, de s'unir en une même personne, à cette humanité sublime? Telle est, d'après la religion chrétienne, l'humanité que s'est unie le Verbe divin pour opérer l'affaire de notre salut. Le Prophète nous en déclare la pureté dans ces paroles : « Le Seigneur a régné, il s'est couvert de gloire, il s'est revêtu de force et de vertu. » Ps. xcn, 1 . L'humanité sacrée du Sauveur y est appelée un vêtement de gloire, pour marquer la grandeur de sa perfection et de sa pureté. Mais rien ne nous représente plus parfaitement la beauté et la gloire de cette sainte humanité que le mystère de la glorieuse transfiguration du Sauveur, pendant laquelle sa face devint brillante comme le soleil, et ses habits blancs comme la neige.
Si telle est la perfection et la beauté de cette humanité sacrée, désignée un peu plus haut sous le nom de vêtement glorieux, qu'y a-t-il de si indigne de Dieu à prendre un vêtement et si riche et si beau? Cette chose est si loin d'être indigne de cette Majesté suprême, que beaucoup de docteurs n'ont pas hésité de penser, qu'encore que l'homme n'eût pas péché , le Seigneur se serait encore revêtu de cette robe de beauté, pour manifester sa gloire et pour montrer la grandeur de sa bonté et de sa charité. Mais comme nous avons traité plus au long de la richesse et de la beauté de cette humanité sainte dans notre Introduction au