CHAPITRE XIX
Où l'on répond aux objections qu'on peut tirer de l'humilité, de la pauvreté et de l'austérité de la vie de notre Sauveur.
Après avoir parlé de la vie du Sauveur en général, entrons dans quelques détails sur l'humilité, la pauvreté et l'austérité de cette vie, qui sont autant de choses qui paraissent viles aux yeux de la prudence humaine et indignes d'une telle majesté. Si les
hommes trouvent là un objet de scandale, c'est qu'ils ne connaissent ni la dignité ni la grandeur des véritables biens. Le monde en effet estime avant tout les biens temporels, et qui tombent sous les regards du corps, et il appelle grands les riches de la terre, comme sont les rois et les princes d'ici-bas. Mais les jugements de Dieu sont si différents de ceux du monde, que le Seigneur a pu dire par la bouche de saint Luc : « Ce qui est grand devant les hommes est souvent abominable devant Dieu. » Luc. xvi, 15. Qui donc sera grand devant Dieu et qui sont ceux auxquels la parole de Dieu donnera ce titre? Elle le donna autrefois par la bouche de l'ange Gabriel à saint Jean-Baptiste , en disant de lui qu'il serait grand devant Dieu. » Luc. i, 15. Mais cet homme, si grand devant Dieu, marchait pieds nus, portait un cilice fait de peaux de chameau, n'avait ni maison, ni lit, ni serviteur, se soutenait de ce qu'il trouvait dans les champs comme les animaux et les oiseaux. Cet homme pauvre et mal velu. l'ange dit qu'il sera grand devant Dieu, c'est-à-dire qu'il possédera la véritable et souveraine grandeur, celle devant laquelle toute grandeur mondaine n'est rien ou n'est qu'une fausse grandeur.
Qu'il en soit vraiment ainsi, c'est une chose que la raison ellemême déclare. Notre âme étant sans comparaison plus excellente que le corps, il s'ensuit que les biens qui la regardent sont plus estimables que ceux qui se rapportent au corps. Or les biens de lame sont les biens spirituels. C'est pourquoi nous avons dit en commençant que pour entrer dans ce sanctuaire il faut ôter sa chaussure, c'est-à-dire dépouiller son âme de toutes les opinions ou de tous les sentiments qu'elle pourrait avoir empruntés au jugement du monde.
Cependant, si quelqu'un désirait une réponse à cette objection, il devrait considérer à quelles fins le Sauveur est venu dans le monde. Cette considération éclairera suffisamment son esprit et lui fera voir que le Sauveur, en venant en ce monde, a choisi la plus excellente de toutes les voies. « Le Sauveur, en effet, selon ce que dit saint Jean, est venu premièrement détruire les péchés du monde; s'il a paru dans ce monde, c'a été pour dé-