CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE XIX
gré sa nature, se précipite vers la terre, son lieu naturel, dès que les appuis qui la soutenaient viennent à manquer, de même notre àme, en s'arrachant aux prisons où la chair la retenaient captive, s'élèvera, comme c'est sa nature, vers les lieux élevés, c'est-à-dire vers les choses spirituelles et divines, encore que la grâce soit nécessaire afin que cette ascension devienne méritoire. On voit donc combien les trois vertus évangéliques sont nécessaires pour arriver à la vie parfaite , puisque par elles les trois prisons dans lesquelles notre âme était retenue, sont détruites, et l'exaltation de notre âme rendue possible.
Voici encore à l'appui de ma proposition une raison non moins puissante. La perfection de la vie spirituelle dont nous parlons, consiste pour l'homme à vivre d'une manière conforme à la plus noble partie de lui-même. L'homme est en effet composé de deux parties ; la chair et l'esprit, chacune de ces parties ayant sa vie particulière , il peut ou bien suivre les appétits de la chair, et mener la vie des bêtes, ou mener une vie en rapport avec la dignité et la nature de son âme et ressembler aux anges. Ceuxlà donc qui soupirent après la vie de l'esprit, doivent mépriser la vie de la chair et mortifier les sens , car il n'y a pas d'alliance possible entre la chair et l'esprit, deux choses entièrement opposées et contraires l'une à l'autre. Il n'y a pas pour l'homme de plus grande entreprise, mais il n'en est pas non plus de plus ardue et de plus difficile. Depuis le péché originel, en effet, notre esprit a perdu de sa force et de sa vigueur, tandis que la chair, avec tout ses appétits et toutes ses inclinations, est devenue plus furieuse et plus rebelle. Par le péché nous avons perdu la grâce de la justice originelle avec laquelle nous fumes créés, et qui, comme un frein puissant, tenait la chair toujours soumise à l'esprit; or ce frein brisé, là chair devint maîtresse, elle s'emporta et se révolta comme un coursier furieux qu'il est impossible de contenir et de dompter, ce qui est la plus grande calamité que le monde ait pu souffrir. L'esprit au contraire tomba dans une faiblesse sans égale, et à partir de ce moment il ne fut plus capable d'avoir une seule pensée agréable à Dieu, sans son secours et sa grâce.
Rétablir les choses dans leur état primitif et donner à la chair et à l'esprit leur rang naturel et respectif, c'est-à-dire mortifier les inclinations de la chair et affaiblir son empire, relever l'esprit de sa faiblesse et l'arracher pour ainsi dire au tombeau dans lequel il était enseveli, de telle sorte qu'il ressuscite et force la chair à devenir servante de souveraine qu'elle était, c'est une transformation merveilleuse et une sorte d'alchimie que le Saint- Esprit peut seul opérer, car on ne change jamais le cuivre en or, le plomb en argent, la chair en esprit, la terre en ciel, ni l'homme en ange. Pour en arriver là, quels soins, quelle vigilance, quelle force, quelle sollicitude, quelles prières et quelles veilles sont nécessaires? Que de batailles il faut livrer pour dompter la chair, la soumettre à l'esprit, et l'empêcher de nous entraîner dans ses convoitises coupables ! Supposez un pilote qui remonte à force de rames le courant d'un fleuve rapide, quelle lutte n'a-t-il pas à soutenir contre la violence des flots, et s'il abandonne un moment les rames, ne sera-t-il pas entraîné par la force même des eaux ! Ainsi en est-il de ceux qui désirent atteindre à la perfection; leur vie est un combat continuel, une lutte sans merci entre la chair qui est sur son terrain propre et dans sa nature, et l'esprit qui n'est ici-bas qu'un étranger et un pèlerin, une croix perpétuelle enfin sur laquelle nous devons crucifier nos sens et les convoitises sans nombre auxquelles nous sommes sujets. Reconnaissons toutefois que nous ne sommes pas seuls dans celte lutte et que nous avons pour nous fortifier, les secours et les consolations du Saint-Esprit.
Mais pour revenir à notre sujet, si le Fils de Dieu est venu sur la terre pour y être le maître, le prédicateur, le capitaine et le guide de cette vie spirituelle, s'il a voulu en être le miroir et le modèle, s'il lui a plu enfin de nous l'enseigner plutôt par ses œuvres que par ses paroles, quelle devait être sa vie si ce n'est une vie pauvre, austère et pleine de travaux ? Seule cette vie pouvait refréner, endormir, et soumettre la chair, qui nous porte à faire tout ce que l'esprit condamne ; car, nous le savons, un contraire ne peut être guéri que par un contraire plus fort que Lui. Nous croyons en avoir assez dit pour montrer que le Sauveur