‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 234 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION III, CHAPITRE XXI

les œuvres dans lesquelles Dieu a voulu manifester la grandeur de sa bonté.

Où l'on répond à une objection.

Eh quoi ! me dira-t-on peut-être, Dieu n'a-t-il pas créé les cieux, la terre et tout ce qu'ils renferment? Ne nous a-t-il pas suffisamment fait connaître par cette création l'étendue de sa bonté? Et comme si cela n'était pas encore assez, n'est-ce pas encore sa bonté qui a créé les Chérubins, les Séraphins et tous les autres esprits souverains, et qui les a ornés, dans la grandeur de sa munificence, de faveurs inestimables et de grâces précieuses? — A cela je réponds : Il est vrai, mais toutes ces magnificences n'ont coûté au Créateur que la peine de les vouloir, et les plus grandes ne lui ont pas été plus difficiles à faire que les plus petites. Voici comment saint Augustin s'en entretenait avec Dieu : « Votre main souveraine, ô Seigneur! en demeurant toujours ce qu'elle est, a créé les anges dans le ciel et les vermisseaux sur la terre ; mais la seconde création ne lui a pas moins coûté que la première. Seul, ô mon Dieu ! votre bras peut créer l'ange, seul aussi il peut tirer le vermisseau du néant ; et de même que nul ne peut créer le ciel, nul aussi ne peut produire la seule feuille d'un arbre. Mais par votre bras puissant, tout est également possible, et il ne vous est pas plus difficile de créer le vermisseau que l'ange, de déployer le pavillon des cieux que la feuille de l'arbre, d'établir la terre sur les eaux que les eaux sur la terre; » — « tout ce que vous avez voulu, vous l'avez fait dans le ciel, sur la terre et dans les abîmes. » Ps. cxxxiv, 6. Soliloq. anim. ad Deum, c. ix. Toutes ces œuvres si excellentes de notre Dieu nous révèlent plutôt la grandeur de son pouvoir et de sa sagesse que celle de sa bonté,, et nous avons déjà parlé de l'admiration et de l'étonnement qu'elles excitent en nous. De même qu'il est naturel à la pierre de se précipiter vers la terre et à la flamme de s'élever vers les airs, de même, et bien plus encore, il est naturel à la bonté divine de faire le bien et de communiquer ses richesses à tout ce qu'elle a créé. Comme il est naturel au soleil de laisser

échapper de lui des rayons de lumière, il l'est aussi à cette bonté souveraine de répandre sur toutes ses créatures les rayons de ses bienfaits et de ses faveurs. Nous ne devons donc pas être plus étonnés des magnificences et des largesses divines que nous ne le sommes de la lumière du soleil ou de l'ardeur d'un foyer emflammé. Ne savons-nous pas qu'il n'en coûte pas plus à Dieu de se montrer généreux qu!il n'en coûterait à un homme placé près d'un ruisseau abondant de donner une cruche d'eau à celui qui lui en ferait la demande? que dis-je, il a été encore plus facile au Créateur de créer ce monde et de répandre ses dons sur toutes les créatures. Si un homme pouvait rendre service à l'Etat sans engager en rien sa fortune, et qu'il ne le fit pas. nous le tiendrions pour un ingrat ; nous ne l'estimerions pas non plus fort libéral, s'il se rendait utile à l'Etat, sans perdre aucun de ses biens, car le service qu'il rendait ne lui coûtait pas grand'chose. Sans doute il n'y a pas de parité entre les hommes et Dieu, qui ne doit rien à personne. Mais si la bonté de Dieu s'arrètait-là, elle nous étonnerait moins que sa toute-puissance et sa sagesse, et dans ces œuvres, Dieu nous montrerait avec moins d'éclat ce premier attribut que ses autres perfections.

Voilà pourquoi, parmi les philosophes qui passaient leur vie à connaître Dieu par ses œuvres, si peu sont arrivés à se faire de la grandeur de sa bonté une idée exacte et digne de lui ; aussi que firent-ils? Ils nièrent sa providence, et, avec elle, sa miséricorde et sa justice qui sont des conséquences de sa bonté. Ces trois perfections enlevées, il ne restait plus qu'un Dieu sourd à toutes nos misères, ne prenant aucun soin de récompenser les bons et de punir les méchants. Que devenait la bonté de Dieu après qu'on l'avait dépouillé de ces trois vertus?

Le saint roi David, tout pénétré de ces pensées, faisait à Dieu cette prière : « Montrez-nous, Seigneur, votre miséricorde, et donnez-nous votre salut. » Ps. lxxxiv, 7. N'est-ce pas comme s'il lui disait : Vous nous avez montré, Seigneur, dans les œuvres admirables de la création du monde, une puissance et une sagesse dont la grandeur et l'étendue nous étonnent et nous confondent; découvrez- vous maintenant à nous avec une bonté et une miséri-

Page 1