CINQUIÈME PARTIE, SECTION IV, CHAPITRE PREMIER
et les bras d'argent, le ventre et les cuisses d'acier, les jambes et les pieds de fer. Tout-à-coup une pierre détachée d'une montagne, sans le secours d'aucune main, vint frapper les pieds de la statue et la réduire en morceaux; et cette pierre prit de telles proportions qu'elle finit par couvrir le monde. Daniel, n, 32, 33, 34, 35. D'après tous les docteurs catholiques et hébraïques, les parties de cette statue figurent cinq royaumes ou monarchies. La monarchie des Chaldéens, qui régnèrent dans Babylone, représentée par la tête d'or; celle des Perses et des Mèdes, vainqueurs des Chaldéens, représentée par la poitrine et les bras d'argent ; celle des Grecs vainqueurs des Perses au temps d'Alexandre le Grand, représentée par le ventre et les cuisses d'acier; celle des Romains, par les jambes de fer. Car, de même que le fer l'emporte sur tous les autres métaux , de même la monarchie romaine l'emporta sur toutes les autres et les soumit. La cinquième, celle du Christ, n'est autre que cette pierre détachée de la montagne sans le secours d'aucun bras, pour signifier la pureté de sa conception qui ne fut point l'œuvre de l'homme, mais de la vertu du Saint-Esprit. Et l'on dit que cette pierre frappa les pieds de la statue et la mit en morceaux, pour signifier que le Christ, qu'elle représente, devait soumettre l'empire romain, et cela, non avec des armes ordinaires, car nous verrons dans la suite que le règne du Christ n'était pas temporel , mais bien spirituel et éternel : voilà pourquoi cette soumission devait consister pour l'empire romain à accepter le joug si suave du Christ, à le reconnaître et à l'adorer comme son véritable roi, son vrai Dieu et Seigneur. Ce règne et cette souveraineté sont plus parfaits, plus excellents que les dominations temporelles. C'est en effet une plus grande chose de régner sur les cœurs que sur les corps, et nous voyons cette prophétie s'accomplir au temps du glorieux empereur Constantin qui confessa le Christ pour le vrai Dieu, l'adora, lui bâtit plusieurs temples, décora et enrichit ses autels, honora ses prêtres de la plus grande vénération, ne voulut d'autre signe sur ses étendards que celui de la croix, vainquit par elle trois empereurs tyrans, Maxence, Licinius et Maximin, et demeura seul maître du monde, en triom-
phant toujours par ce glorieux signe que lui et toute son armée virent dans le ciel, un soir, avec cette inscription : « Tu vaincras par ce signe, » comme il en fournit lui-même le témoignage public. C'est depuis ce moment que tous les empereurs romains adorèrent ce Seigneur, à l'exception de Julien l'Apostat. Je dis donc en concluant, que s'il était prédit du Christ qu'il devait conquérir l'empire romain à sa foi, et si nous reconnaissons que la chose s'est accomplie depuis le règne de Constantin, c'est-àdire depuis plus de douze cents ans, il s'ensuit qu'il est venu, Celui qui devait triompher de la cité victorieuse du monde et soumettre à sa loi celle qui avait soumis la terre. Cette démonstration convainc à ce point tous les esprits, qu'elle ne leur laisse aucune place à la réplique; car il est évident que la prophétie est vraie, et que son accomplissement est authentique.
Posons un exemple pour plus de clarté. Supposons le cas qu'une prophétie eût annoncé qu'à l'arrivée du Messie le feu du ciel tomberait et réduirait en cendres tous les temples des idoles dans Rome, Alexandrie et Antioche. S'il en était ainsi, et que nous eussions vu ces prodiges s'accomplir selon la prédiction, y aurait-il quelqu'un qui osât dire que le Messie n'est pas venu? 11 est manifeste que non, fût-on un homme de pierre. Or les prophètes ayant annoncé que trois prodiges plus grands que celui-là devaient éclater dans le monde à la venue du Messie, savoir que par sa doctrine le culte des idoles serait détruit, et qu'à la plac<j des faux dieux les hommes adoreraient le Dieu d'Abraham, et que l'empire romain, maître du monde, serait vaincu par lui. En voyant ces trois grandes choses accomplies, comment pourrions-nous douter de l'arrivée de Celui qui les devait accomplir ? Quel homme en pourrait douter, s'il a une étincelle de jugement? Cela suffit à faire voir la confusion devant Dieu de ceux qui, malgré les lumières de la vérité, persistent à demeurer dans le^ ténèbres de l'incrédulité.
Quatrième signe : conversion de l'Egypte. Voici un autre signe de la venue du Christ. C'est la convn
CINQUIÈME PARTIE, SECTION IV, CHAPITRE PREMIER. 395 de la terre d'Egypte à notre religion, annoncée par le prophète Isaïe, dans le chapitre neuvième, en des termes si clairs, que les docteurs catholiques aussi bien que ceux des Hébreux, nos contradicteurs, s'accordent sur ce point, que cette conversion doit s'opérer par la venue du Christ, avec cette différence que ceux-ci l'espèrent encore quand il est arrivé, et que nous proclamons sa venue opérée. Nous savons eh effet, par toutes les histoires ecclésiastiques et celles de plusieurs saints docteurs, de quelle manière fleurit la foi et la religion chrétienne dans la terre d'Egypte , quel y fut le nombre de moines et de saints Pères, comme les Antoine, les Hilarion, les Paul, les Arsène, sans compter les autres. Nous savons qu'il y eut une grande cité nommée Oxyrhynque, voisine de Thèbes, qui comptait, en y comprenant ses faubourgs, dix mille moines, vingt mille vierges, comme nous l'avons écrit ailleurs, et comme on le voit au commencement du livre Vitas Patnim in Vit. PP. I de Oxyrhynca, où nous lisons que la foi de ces saints hommes était aussi grande et qu'il leur était facile de faire à chaque pas autant de miracles qu'au temps des apôtres. C'est ainsi que l'un d'eux commanda au soleil de s'arrêter pour un instant, et le soleil s'arrêta, bien que le motif fût moins puissant que celui de Josué. Ecoutons les paroles du prophète : « En ce jour l'autel du Seigneur sera au milieu de la terre d'Egypte, et les Egyptiens crieront vers le Seigneur du sein de leur tribulation, et le Seigneur leur enverra un Sauveur' et un défenseur pour les délivrer. Et en ce jour les Egyptiens connaîtront le Seigneur ; ils le connaîtront et l'honoreront par des sacrifices et des dons ; ils lui adresseront leurs vœux et leurs offrandes, et ils y seront fidèles. » Isa. xrx, 19, 20, 21.
Telles sont les paroles du prophète, où se trouve si clairement annoncée la conversion de l'Egypte, cette terre la plus superstitieuse, la plus étonnante qui fût dans les crimes de l'idolâtrie, car ils ne se contentaient pas d'adorer les derniers des animaux, comme il résulte de la sainte Ecriture , Exod. vm , 26 , mais encore, chose incroyable ! les aulx et les oignons, comme l'attestent les auteurs les plus dignes de foi, ce qui a fait dire élégamment à un poète : « Heureux peuples pour qui naissent de
telles divinités dans leurs jardins! » Et supposé que tous les prophètes traitent très-clairement de la conversion des Gentils à la foi, parmi lesquels on comprend la terre d'Egypte, le Saint- Esprit a voulu néanmoins qu'on en lit une mention spéciale pour la plus grande gloire de la rédemption du Christ et de sa grâce, qui dut être bien puissante pour que l'une des plus monstrueuses terres de l'idolâtrie devînt la plus religieuse, la plus féconde en saints. Enfin le nombre de moines y fut si considérable, que l'empereur Valens arien leur ordonnait d'aller à la guerre. Mais il subit bientôt le châtiment de cette iniquité.
Je fais donc appel à tous les esprits du monde pour qu'ils voient l'erreur de ceux qui n'ont pas reçu le Christ. En effet, si Dieu dit aussi clairement par son prophète qu'à la venue du Christ la terre d'Egypte doit se convertir, et nous savons d'une manière manifeste et évidente par d'innombrables témoignages historiques et de nombreux saints, Philon le Juif, de Vita contemplative . combien la religion chrétienne y fleurit, avec la connaissance du Christ, quel doute peut-il s'élever sur sa venue? Que toutes les intelligences du monde s'unissent pour chercher ce que l'on peut répondre à cette raison, qui confond non-seulement l'incrédulité de ceux qui nient l'arrivée du Christ, mais confirme la foi et la vérité de ceux qui y croient. Car ils voient l'accomplissement de cette chose si grande, annoncée tant d'années avant sa réalisation, et que Dieu seul pouvait exécuter; nous voulons parler du réveil, de la transformation et de la sanctification des cœurs de tant d'hommes.
Par cet argument, on verra aussi clairement que possible la malice du péché et l'abandon qu'il fait de Dieu ; l'aveugle nation invente les folies, les fables, les stupides turpitudes du Talmud, et refuse de croire une vérité plus éclatante que la lumière du soleil à son zénith. C'est le châtiment de cet aveuglement que Moïse a prédit par ces paroles : « Pour te châtier, Dieu te frappera de l'aveuglement et de la folie de l'esprit, de telle sorte qu'au milieu du jour tu marcheras comme un aveugle qui tâte les murailles, et ne sauras ni diriger tes pas ni régler ta vie. » Deut. xxvui, 28, 29.