‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 247 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION IV, CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION IV, CHAPITRE PREMIER

du monde jusqu'au déluge, ni depuis le déluge jusqu'à nous, il n'y eut une boucherie d'hommes, je ne dis pas qui égalât celle-là, mais qui en atteignît la moitié. Selon Josèphe, onze cent mille hommes moururent de faim ou par le fer. Josèphe, de Bello Judaico, vu, 47. Et si nous parlons des captifs, quand en vit-on un si grand nombre et de si cruels traitements ? On les amenait pour être jetés aux bêtes féroces et déchirés, et pour qu'en combattant les uns contre les autres, dans les fêtes des Romains, ils s'entretuassent. Quand, depuis que le monde est monde, fit -on servir les malheureux captifs à de tels passe-temps? Quand vit-on une tehe famine que celle de ce siège, où les hommes mangeaient les ceintures de cuir, les rênes des chevaux, les cuirs des souliers, la paille et la bouse des bœufs? Quand vit-on jamais pareille cruauté que d'ouvrir le ventre de ceux qui se réfugiaient dans le camp des Romains, pour y chercher l'or que ces infortunés avaient caché dans leurs entrailles afin de servir à leur subsistance? Quand est-ce que les Romains , vainqueurs , rasaient les cités et les provinces qu'ils prétendaient rendre tributaires, et dont ils voulaient s'approprier les revenus? Quel profit, en effet, pouvaient-ils retirer de villes détruites et sans gouverneur? C'est pourquoi Pompée qui, peu auparavant, avait fait la conquête de la Judée, content de sa victoire et de la soumission du pays, le laissa sain et sauf comme il était auparavant. D'où il résulte qu'aucune des calamités qui se sont succédé dans le monde, ni toutes celles qu'on chercherait à réunir, ne pourraient être comparées à celles-là ! Ce châtiment étant donc le plus terrible, le plus épouvantable de tous les châtiments qu'il y ait eu depuis la création du monde, qui doutera qu'il fût la sanction du plus grand de tous les crimes, la mort du Sauveur, surtout si l'on considère qu'il l'avait lui-même annoncé, non sans beaucoup de larmes, comme nous l'avons déclaré plus haut?

Nous avons placé dans la troisième partie de ce châtiment les malheurs qui suivirent la conquête de Jérusalem , et le bannissement général qui a frappé la partie de cette nation qui persévère dans son erreur. Nous y trouverons aussi des preuves très-évidentes de leur aveuglement, car ils ne pourraient satisfaire aux

demandes et aux considérations que nous leur adresserons sur cette matière, à moins qu'ils ne prétendent nous dire comment Dieu, qui dans les temps antiques leur accordait tant de faveurs, les a maintenant abandonnés; comment il venait à leur secours, alors toutes les fois qu'ils redevenaient fidèles, et les délivrait, lorsqu'il demeure sourd aujourd'hui à leurs continuelles prières; comment si, comme le dit le Prophète, Dieu est auprès de ceux qui l'appellent véritablement, et doit toujours faire la volonté de ceux qui le craignent, Ps. cxliv, 18, 19; comment il ne fait point leurs volontés et n'entend ni leurs cris ni leurs prières; si, d'après le même Prophète, Dieu rend justice à ceux qui souffrent des offenses et des injures, Ps. cxlv, 7, comment il ne la rend pas à cette nation si cruellement éprouvée ; si , comme l'affirme cette sainte Judith, Dieu a promis sa miséricorde à la maison d'Israël, Judith, xm, 18; comment il a pu oublier si longtemps les promesses de cette miséricorde ; s'il leur a donné sa parole de les délivrer des embûches et des persécutions de leurs ennemis, lorsqu'ils auraient recours à lui , Dent, xxx, 2, 3 ; comment il ne les délivre pas maintenant qu'ils se sont convertis et tournés vers lui. Que deviennent ces vues providentielles et ces grâces dont Dieu dispose en faveur de ses fidèles serviteurs? Que deviennent cette miséricorde et ces bienfaits promis aux jours de la tribulation? Comment n'accourt-il pas à ceux qui supportent tant de misères , d'affronts , d'exils pour garder sa loi et lui demeurer fidèles? Quel est cet oubli, cet abandon? Comment se fait-il qu'il dort, ce Seigneur duquel il est dit qu'il ne sommeillera ni ne dormira, car il est la garde d'Israël? Ps. cxx, \. Comment a-t-il fermé les yeux pour ne pas voir tant de calamités, bouché ses oreilles pour ne pas entendre tant de clameurs, et étouffé ses entrailles pour ne pas s'apitoyer sur tant d'afflictions?

Et ce qu'il y a de plus étonnant , c'est l'accord de tant de nations, si différentes par Leurs lois, leur religion, leur culte, leur esprit, les intérêts qui le mettent aux prises; cet accord unanime pour mépriser et maltraiter cette pauvre nation. De telle sorte qu'après avoir été le plus brillant peuple du monde, lorsque la religion y fiorissait comme au temps de David, de Salomon, de

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