‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 248 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION IV, CHAPITRE PREMIER. 4M · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION IV, CHAPITRE PREMIER. 4M

Josaphat et d'autres saints rois, elle se trouve la plus humiliée parmi les Maures, les Turcs, les Gentils et tous les autres. Qui ne voit là un arrêt et un châtiment terribles de Dieu? Quel autre que lui aurait permis ce notable changement dans un peuple autrefois si aimé, si favorisé, si aidé dans tous ses travaux, si privilégié, le seul choisi parmi toutes les nations du monde, et maintenant si oublié? Que l'on considère aussi cette malédiction qu'ils jetèrent euxmêmes sur eux quand, Pilate lavant ses mains et protestant qu'il était innocent du sang du Christ, ils répondirent : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants.» Matlh. xxvu, 25; et l'on verra que depuis qu'ils ont prononcé cette sentence contre euxmêmes jusqu'à aujourd'hui, en prenant pour point de départ les vexations de ce même Pilate , ils souffrirent toujours peines sur peines, exils sur exils, rançonnements sur rançonnements, misères sur misères. En quoi Dieu paraît avoir confirmé leur propre sentence, et l'on peut croire que ce ne fut pas seulement le résultat de la malédiction, mais encore de la prophétie que nous voyons s'accomplir aujourd'hui de nos propres yeux.

De la durée de cet exil et de cette captivité.

Au-dessus de toutes ces considérations, jetons les yeux sur la durée de cet exil et de cette captivité générale. Or, il est constant pour nous que la captivité de Babylone ne dura pas plus que soixante-dix ans, et que la principale cause en fut le péché d'idolâtrie et la transgression des lois de Dieu joints à l'oppression des pauvres et des malheureux, comme il résulte de tous les écrits des prophètes, Jerem. xxii, 9, 16, 17; Deut. xxix, 2G, 27 ; Isa. i, 17; Bar. i, 22, it, 12; Ezech. iv, 17, v, 6; Ose. iv, 6; Amos. m, 10. Mais -maintenant qu'ils n'adorent plus les idoles, qu'ils n'oppriment plus ni ne vexent personne, qu'au contraire ils sont les opprimés et les vexés, comment, dégagés des péchés si graves, qui furent la principale cause de leur punition, et fidèles comme ils sont à adorer leur Dieu, à observer si intégralement les jours de sabbat, ses jeûnes et ses cérémonies, comment

ne les délivre-t-il pas de cet exil et de cette captivité qui dépassent quinze cents ans, tandis que l'autre ne dura que soixante-dix ans pour de bien plus grands péchés? Si, comme il doit l'être, Dieu est ce juge impartial qui doit proportionner le châtiment à la faute, comment a-t-il puni les plus graves errements, au nombre desquels l'idolâtrie, d'un châtiment de soixante-dix années, et punit-il de moindres fautes, où ne figure pas l'idolâtrie, de plus de quinze cents ans de captivité, maintenant qu'ils n'adorent plus Baal, ni Moloch, qu'ils ne leur offrent plus de sacrifices, qu'ils n'immolent plus leurs enfants , ne les passent plus par le feu, comme ils avaient coutume de faire? Judic. n, il, 13; tu, 7; vin, 33; x, 10; III Reg. xvi, 31, 32. Lorsque jadis ils élevaient la voix vers Dieu dans leur affliction, quand ne furent-ils pas secourus ? Judic. ii, 1 ; Ps. en, 1 . Et maintenant ils crient plusieurs fois le jour dans leurs assemblées publiques, et pendant ces milliers d'années ils n'ont jamais été entendus. Si l'on objecte qu'ils souffrent en partie pour les anciens péchés de leurs pères, en partie pour ceux qu'ils commettent maintenant, nous répondrons que ces péchés ne peuvent surpasser ceux pour lesquels Dieu détruisit et rasa Jérusalem et son saint temple par Nabuchodonosor, IY Reg. xxv, 1 ; et cette vengeance satisfaite, il ordonna au prophète Jérémie de dire aux rares habitants qui étaient demeurés à Jérusalem : « Si vous restez tranquilles sur cette terre, je vous soutiendrai et ne vous détruirai pas; je vous ferai prendre racine et ne vous arracherai point, parce que je suis apaisé par le châtiment que je vous ai infligé. N'ayez aucune crainte du roi de Babylone, car je serai avec vous pour vous sauver et vous délivrer de ses mains. » Jerem. xlii, 10, 1 1. Nous comprenons par ces paroles comment Dieu est apaisé après avoir châtié , et que c'est une grande absurdité de dire que ce qu'il a puni il y a deux mille ans, il le punit de nouveau. Ce sont les inventions que cherchent, pour fuir la vérité, ceux qui sont obstinés dans leur aveuglement.

C'est contre ceux-là mêmes que sont dirigées les paroles que Dieu dit par la bouche de son prophète Jérémie : « En ces jours, on ne dira plus : Les pères ont mangé des raisins aigres et les

CINQUIÈME PARTIE, SECTION IV, CHAPITRE PREMIER. 413 enfants souffrent de l'agacement des dents, parce que chacun mourra pour le péché qu'il aura commis. Quiconque aura mangé des raisins aigres, celui-là souffrira de l'agacement. » Jerem.xxxi, 29, 30. Le prophète Ezéchiel déclare cette sentence en ces termes : « L'àme qui péchera, mourra, et le fils ne paiera pas pour la faute de son père, ni le père pour celle de son fils. La justice du juste sera sur sa tête, et la malice du mal pèsera sur lui. » Ezech. xvm, 20. Telle est la loi souverainement juste de ce Juge suprême et très-impartial. Est-il rien, en effet, de plus incroyable que de penser que Dieu punit au bout de deux mille ans, dans les enfants innocents, la faute depuis si longtemps punie dans les pères qui la commirent? Jusqu'où va le degré de l'obstination et de l'aveuglement chez ceux que le prince des ténèbres entoure de son obscurité au point de leur suggérer des choses si indignes de la bonté et de la justice de Dieu.

De l'état de ceux qui persévèrent encore dans leur incrédulité.

A toutes les prophéties que nous avons rapportées, nous en joindrons une autre qui explique avec tant de clarté l'état de cette partie de la nation qui est demeurée dans son aveuglement, que sans le secours de celles que nous avons citées, elle suffit à convaincre et décider tous les esprits du monde. A cet effet, il convient d'observer que Dieu, voulant représenter l'état dans lequel devait rester son peuple s'il ne recevait pas le Sauveur, état d'indifférence envers Dieu et aussi envers les idoles, ordonna au prophète Osée de placer son affection dans une femme bienaimée, mais adultère, « pour montrer, par ce genre d'union, aux enfants d'Israël l'amour que je ressens pour eux, et malgré lequel, comme cette femme adultère, ils tournent leurs regards vers des dieux étrangers. » Ose. m, 1. « Moi, dit le Prophète, je fis ce que le Seigneur m'avait commandé, et je constituai en dot à cette femme quinze deniers d'argent et quelques mesures d'orge, et je lui dis : Tu m'attendras plusieurs jours ; tu ne forniqueras pas, et tu seras privée de ton mari ; et moi aussi je t'attendrai. » Telle

est la figure de ce que Dieu voulait représenter. Et bientôt après, le Prophète ajoute ce que ce mariage signifiait, en disant : que plusieurs jours s'écouleront pendant lesquels les fds d'Israël seront sans roi, et sans prince, et sans sacrifices, et sans autels, et sans habits sacerdotaux, et sans idoles. Et après cela, ils se convertiront et chercheront leur Seigneur Dieu, et David, leur roi, et ils révéreront le nom et la bonté du Seigneur ; et ce sera la fin des jours. Telles sont jusque-là les paroles de Dieu par son Prophète, et elles inspireront de l'admiration à quiconque considérera la manière dont ce Prophète dépeignit, deux mille ans auparavant, l'état dans lequel nous voyons aujourd'hui la partie de ce peuple qui demeure aveuglée, c'est-à-dire avec des paroles si claires, qu'on croirait la voir de ses propres yeux. Qui ne voit en effet passer fidèlement le tableau depuis la destruction de Jérusalem et de ce royaume? Le reste de la nation n'a ni roi, ni prince, ni sacrifices, ni autels, ni habits sacerdotaux, ni même d'idoles. C'est pour bien marquer ce que dit le Prophète à sa femme : « Tu ne forniqueras pas, et tu ne seras pas avec ton mari. » Car pendant tout ce temps, ce peuple n'a point forniqué en adorant les idoles, comme il le faisait auparavant, et il n'est pas non plus avec son mari, qui est Dieu, dont il a perdu l'amour et la grâce. Et il les a perdus, parce qu'il n'a pas voulu recevoir son roi David, qui est notre Sauveur, qu'il nous recommanda de recevoir comme notre maître, sous peine d'être châtiés et rejetés. Deut. xvin.

Je conclus donc ce discours en disant que si l'accomplissement d'une prophétie si claire et si antique ne convainc pas toutes les intelligences, sans en excepter les Gentils, et ne suffit pas pour ouvrir les yeux à ceux qui les ont tenus fermés jusqu'à ce jour, je ne sais ce qui pourra y parvenir, et je ne trouve rien à ajouter, sinon que le pouvoir du prince des ténèbres est grand, grande la malice de la volonté dépravée, grande la calamité de cet aveuglement. Ce qu'il y a au moins de certain, c'est qu'à L'heure du jugement, cette incrédulité ne trouvera pas d'excuse auprès d'un juge si rigide, parce qu'il ne peut exister d'excuse sans une légitime cause d'ignorance.

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