‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 254 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION IV, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION IV, CHAPITRE IV

l'argent à un joueur. C'est pourquoi nous voyons les hommes tels, ordinairement altiers et présomptueux, méprisant les autres, réjouis, confiants en eux-mêmes et oublieux Je Dieu; car ils n'ont pas des besoins qui les obligent à se souvenir de lui, comme les malheureux en ont. Enfin, les obstacles auxquels nous exposent les richesses, sont si grands et si nombreux, que le Sauveur en arrive à dire qu'il était plus facile de faire passer un chameau par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des deux. Marc, x, 25. Je vois bien l'exagération de cette parole; mais le divin Maître a voulu nous faire comprendre par là l'étendue de ce péril. Et cela est confirmé par les paroles de l'Ecclésiastique : « Bienheureux le riche qui a été trouvé sans péché, qui ne s'est pas fait l'esclave de l'or, et n'a pas placé sa confiance dans l'argent et les trésors. Quel est-il pour que nous puissions le louer? parce qu'il a accompli des merveilles en sa vie. » Eccli. xxxi, 8, 9. Par ces paroles il nous est donné de comprendre combien il est merveilleux de trouver un riche sans péché. Et par celles-ci : « Quel est-il, pour que nous puissions le louer? » Dieu nous déclare combien il en est peu à l'abri des souillures du péché.

Pour confirmer ce que nous avons dit, il suffit de considérer combien d'illustres républiques se perdirent lorsque la prospérité et l'abondance des richesses y pénétrèrent. En effet, qu'est-ce autre chose qui détruisit la république des Lacédémoniens et celle des Romains? Si nous en doutons, demandons à Juvénal quelle fut la cause de la monstrueuse variété des vices des Romains, sinon, comme il l'exprime si énergiquement, l'oubli de cette pauvreté antique dans laquelle ils vivaient lorsqu'ils faisaient fleurir les arts de la paix et de la guerre. Juvénal, Sa- (yr. vi apud August.; Episl. v ad Marcellin., 2. EtTite-Live ne dit pas moins clairement que la prospérité et l'affluence des richesses mirent Rome à l'extrémité de tous les maux. Et telle était cetto extrémité, qu'on ne pouvait plus souffrir ces vices ni les remèdes de ces vices.

Puisqu'il en est ainsi, quelle folie d'espérer un Messie qui nous vienne combler de biens qui furent cause de tant de maux? Cela

est si loin de la vérité, que la première chose que faisaient les fidèles qui avaient cru dans Jérusalem, où la religion chrétienne florissait plus que partout ailleurs, était de se dépouiller de leurs biens, et, après les avoir vendus, d'en déposer le prix aux pieds des apôtres, pour qu'ils en disposassent comme bon leur semblerait. Act. ii, 45; iv, 32; v, 2. Et voici ce que Philon, auteur trèscélèbre parmi les Juifs, écrit sur les fidèles de la même nation qui demeuraient auprès d'Alexandrie : Que le principe de leur vie était de renoncer à tous leurs biens, afin de conserver leurs cœurs libres pour la divine contemplation, qui réjouissait plusieurs d'entre eux au point qu'ils passaient cinq ou six jours sans prendre d'autre nourriture que ce céleste aliment. In Ub. de Yita contemplatives, in princip. Nous voyons d'après cela combien ils se seraient trompés en espérant un Messie temporel qui les enrichît, tandis que le principe de leur vie reposait dans le mépris des biens terrestres.

Différence entre les biens de cette vie , et les biens que nous apporta le Sauveur.

Pour une plus grande intelligence des choses dites, nous indiquerons ces trois sortes de biens que reconnaissent les philosophes : les uns qu'ils nomment externes ou extérieurs, parce qu'ils sont hors de l'homme, comme les richesses, les commandements, les principautés, les emplois, les dignités et autres choses semblables, quoiqu'ils n'appellent biens que les choses indifférentes pour le bien ou pour le mal, comme nous l'avons déjà dit. Il y en a d'autres qui se rattachent à notre corps. Tels sont la santé, les forces, une bonne complexion, l'agilité, la beauté et autres choses semblables, qui se rencontrent dans quelques bêtes. Enfin, il en est qui regardent L'âme et appartiennent en propre à l'homme, comme la science, la prudence, la sagesse et toutes les vertus, soit théologales, soit cardinales, soit toutes celles qui viennent après. Or celles-ci sont les propres et vrais biens qui suffisent à rendre l'homme véritablement bon : si bien que celui qui serait riche et pourvu de ces biens, manquât-il de

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