CHAPITRE IV
pas moins Celui qui est. Certes il n'est pas possible de douter que nous n'ayons une âme, puisque c'est par elle que nous vivons, que nous avons la faculté de nous mouvoir et de sentir, choses qui n'existeraient pas sans elle; et cependant nous ne la voyons pas, par la raison qu'elle est une substance spirituelle et par là même invisible, comme l'est Dieu lui-même, qui l'a créée à son image. Mais nous la connaissons par ses effets, de même que nous connaissons l'Etre souverain qui gouverne le monde, en voyant les effets qu'il y produit , et qui sont si bien coordonnés pour la conservation et le développement de notre vie : notre intelligence en cela n'a pas besoin du secours de nos yeux.
La seconde vérité, c'est que son souverain Seigneur étend sa providence à toutes les choses créées, pour les conserver dans leur mesure respective, les conduire à leur fin, et pourvoir en tout à leur conservation. Cette divine Providence s'exerce sur les animaux privés de raison, en leur donnant toutes les aptitudes et toutes les inclinations nécessaires au maintien de leur existence : c'est ainsi qu'ils savent chercher leur nourriture, se défendre dans les dangers, guérir même leurs maladies, transmettre la vie qu'ils possèdent, ainsi que nous l'avons amplement démontré dans le livre cité plus haut. Elle s'exerce d'une manière toute spéciale sur les choses humaines : et premièrement sur notre corps, pour lequel ont été créées beaucoup de choses qui ne sont d'aucun usage pour les autres animaux et dont l'homme seul peut tirer avantage ou plaisir; sujet que nous avons aussi traité avec tous les développements convenables toujours au même endroit. Or, si la Providence s'occupe des corps, à plus forte raison s'occupera-t-elle des âmes; car il est certain que les corps ont été faits pour le service des âmes, et que par eux-mêmes il nous rendent semblables aux bêtes, tandis que par notre âme nous ressemblons à Dieu. Par conséquent, s'il est vrai que le corps est un esclave et que l'âme possède la royauté, comment la Providence aurait-elle plus de soin de celui-là que de celle-ci.
Si l'on oppose à cette vérité les perturbations et les désordres de la vie humaine, il faut répondre que la conduite de Dieu par
rapport aux bêtes est toute différente de celle qu'il tient à l'égard des hommes : elle est toujours uniforme dans le premier cas, parce que les brutes ne possédant pas le libre arbitre, on ne saurait admettre en elles ni bien ni mal moral, rien qui puisse leur faire mériter châtiment ou récompense. Le contraire a lieu dans l'homme ; car, comme il est libre dans ses actions, il peut user bien ou mal de cette liberté, observer les lois divines ou les transgresser. Voilà pourquoi la providence de Dieu à l'égard des hommes varie suivant leur mérite ou leur démérite, récompense les bons et châtie les méchants, plus d'une fois en ce monde, toujours dans l'autre, conformément aux lois de la justice éternelle. Ce qu'est un monarque dans son empire Dieu l'est bien certainement et d'une manière éminente dans ce grand empire de l'univers, créé par lui-même. Si donc un bon roi se conforme à la justice dans son gouvernement soit par les peines qu'il inflige, soit pour les honneurs qu'il décerne, et sans cela son pouvoir ne serait que de la tyrannie ; combien plus le Roi suprême, lui qui est souverainement juste et pariait dans toutes ses œuvres, n'observera-t-il pas la justice dans le gouvernement de son immense royaume en récompensant les serviteurs obéissants et fidèles, en punissant les rebelles et les insubordonnés? Et, comme cela n'a pas toujours lieu dans la vie présente, puisque nous voyons souvent les bons en butte à la haine des hommes ou courbés sous le poids du malheur, et les méchants au contraire comblés de richesses et de prospérités, il faut nécessairement que ce qui n'a pas lieu dans le temps s'accomplisse dans l'éternité; il le faut pour l'honneur de la justice divine elle-même. C'est là le raisonnement à l'aide duquel plusieurs philosophes païens , Plutarque entre autres, se sont élevés à la connaissance de l'immortalité des âmes; ils ont pensé que la justice divine devait éclater en elles après leur sortie du corps. De là ce que dit le philosophe que nous venons de nommer : « La providence de Dieu et l'immortalité de lame sont intimement liées; l'une se conclut de l'autre. » En cela consiste la plus grande consolation des justes dans le malheur, leur plus puissant encouragement à bien faire; ils .savent à n'en pas douter que leur récompense est en Dieu. Là est