CHAPITRE VIII. 4SI
le Seigneur dota l'homme en vue de cette fin , au moment même de la création ; puis la chute de l'homme et la manière dont il perdit la grâce et la justice originelle ; les maux, enfin, dans lesquels il tomba par sa prévarication. Parmi ces maux, le plus grand est cette inclination habituelle qui nous porte tous, dès le premier jour de notre vie, à nous aimer nous-mêmes avec tout ce qui nous appartient,, de préférence à Dieu; amour funeste d'où procèdent tous les péchés du monde et toute la corruption de la vie humaine.
Pour bien comprendre cela, il faut avant tout savoir que de l'amour de soi, quand il est sans règle, naissent les trois amours signalés et réprouvés par saint Jean : amour désordonné des honneurs, amour des richesses, amour des plaisirs sensuels, et c'est là comme une triple source de laquelle émanent tous les péchés qui se commettent sur la terre. Et, pour commencer par l'amour des honneurs , qui pourrait énumérer les querelles souvent sanglantes, les vanités, les manœuvres ruineuses, les prodigalités et les excès auxquels l'homme est entraîné par l'amour de sa propre excellence, par le désir de commander, de briller, de se signaler aux yeux de ses semblables. De l'amour de l'argent, que de tromperies , de trafics honteux et d'usures, que de vols, de violences, d'injustices, de tyrannies et d'oppressions exercées sur les pauvres ! Et les péchés que suscite l'amour excessif des plaisirs corporels, qui pourrait jamais les faire connaître? En effet, de là vient la gourmandise avec toutes ses inventions, les mets exquis et recherchés, tous les raffinements du luxe et de la sensualité, toutes les dépenses désastreuses que ce vice impose à ses misérables sujets. De là les frénétiques envies que nous ne pouvons satisfaire. De là les impuretés, les scandales, les dégradations, les turpitudes, les fornications et les adultères, quelquefois même les morts tragiques dont le monde est effrayé. Les vengeances et les fureurs contre ceux qui font obstacle à nos désirs impurs, à nos appétits désordonnés. De là les divisions intestines, les plus odieuses partialités, des antipathies et des haines qui durent toute la vie. En résumé, de cette triple concupiscence naissent tous les péchés de l'univers, encore une fois; car per-
sonne ne pèche sans être sollicité par l'un ou l'autre de ces intérêts que nous venons de passer en revue. Telle est la racine du mal, telle la maladie dont tous les hommes sont atteints, à l'instant même de leur naissance ; et ce mal universel a sa première source dans la perte de l'innocence primitive, de cette justice originelle dans laquelle l'homme avait été créé.
De ce mal si grand proviennent à leur tour trois autres grands maux : c'est que, d'abord, les hommes encourent la disgrâce de Dieu, se constituent ses ennemis, par la raison que le Seigneur étant la bonté suprême ressent une suprême horreur pour les méchants en tant qu'ils sont méchants, et pour leur malice ; ce qui fait qu'il n'a pas pour eux la tendre sollicitude, les soins paternels qu'il a pour ceux qui l'aiment et le servent. En second lieu, le démon les voyant dans cet état, entre dans leur cœur, s'en empare et les fait rouler dans tous les précipices de la corruption, âme et corps. Le comble du mal et la dernière conséquence de cette dégradation , c'est que l'homme demeure exclus de la compagnie de Dieu, de la société des élus, d,e la gloire du ciel, et condamné aux peines éternelles de l'enfer.
Yoilà d'un coup d'œil le misérable état où le péché a laissé l'homme. Je dis le péché; car il est bien évident que l'Artisan suprême, dans sa sagesse infinie, n'aurait jamais créé l'homme avec ses fatales inclinations, si contraire à la nature comme aux desseins du Créateur, puisque ses œuvres sont parfaites, avonsnous déjà dit, comme il est lui-même parfait. Non, c'est bien dans le péché et dans le concours du démon qui en est l'instigateur, qu'il faut voir la cause de cette rébellion et de ce désordre.
Comment Dieu fait homme a relevé l'homme déchu.
Après avoir montré le mal, il faut dire comment le Seigneur, dans les entrailles de sa miséricorde, a voulu relever l'homme déchu, quel admirable remède il a choisi pour le guérir : il est lui-même descendu du ciel sur la terre, il s'est revêtu d'une chair