LIVRE PREMIER, CHAPITRE XV
même esprit duquel ils reçoivent tous le même être et la même vie bienheureuse. Or, si l'âme humaine possède la vertu de faire régner entre les membres du corps, quoique la conformation, les offices, la disposition et la fonction de ses membres soient si différents, une paix, un amour et une harmonie si grandes ; est -il étonnant que l'esprit de Dieu, principe de la vie de tous les élus, et qui est en quelque sorte leur âme, établisse entre les membres du corps mystique de Jésus-Christ une union et une conformité plus étroites, puisque la cause est infiniment plus noble, sa vertu infiniment supérieure, et l'être qu'il communique bien plus excellent?
L'unité et l'amour dont nous parlons et rendons toutes choses communes, les bonnes comme les mauvaises, ainsi que le prouvent l'exemple, les membres du corps, et l'amour des mères pour leurs enfants, lesquelles éprouvent autant de plaisir du bien qui arrive à ces derniers que s'il leur arrivait à elles-mêmes; cela étant, quelle joie un élu ne fera pas éprouver à un élu, la gloire de tous les autres, chacun d'eux aimant plus ses compagnons de gloire qu'une bonne mère n'aime son enfant? Comme le dit saint Grégoire , cet héritage céleste appartient tout entier à chacun des élus, et il est tout pour chacun d'eux, en sorte que chacun éprouve du bonheur de tous la même félicité que si leur bonheur était le sien. Que s'ensuit-il de là? Il s'ensuit que le nombre des bienheureux étant en quelque sorte infini, la joie de chacun d'eux sera en quelque sorte infinie; il s'ensuit de plus que chacun possédera les perfections de tous les autres, puisqu'il possédera en eux ce qu'il ne possédera pas en lui-même.
Les bienheureux sont, dans un sens spirituel, ces enfants du saint homme Job, si unis entre eux, que chacun d'eux, à son tour, donnait un festin, un jour de la semaine, à ses frères, dans sa maison; en sorte que chacun jouissait autant des biens de ses frères que de son propre bien ; et ainsi ce qu'ils avaient de propre était commun à tous, et ce qu'ils avaient de commun était propre à chacun d'eux. Voilà ce que produisait parmi ces frères l'amour qui les unissait. Mais combien plus étroite est la fraternité des bienheureux? combien plus grand le nombre de ces frères, et combien plus précieux les biens dont ils ont à jouir?
Oh! quel festin nous feront les séraphins, ces esprits les plus sublimes et les plus rapprochés de Dieu, quand ils découvriront à nos regards la noblesse de leur condition, la lumière de leur contemplation et les ardeurs brûlantes de leur amour ! Quel festin nous feront les chérubins, dans lesquels sont renfermés les trésors de la sagesse de Dieu! Quel sera le festin que nous feront les trônes, les dominations et tous les autres esprits bienheureux! Quel bonheur sera de voir la glorieuse armée des martyrs vêtus de robes blanches, des palmes en leurs mains, et avec les glorieux insignes de leurs triomphes! Quel spectacle que celui de ces cinq mille vierges et de ces dix mille martyrs imitateurs de la croix du Christ ! Quelle félicité de voir ce glorieux diacre avec son gril plus éclatant que des flammes, dont il était la proie, lorsqu'il défit les tyrans, lassa tous les bourreaux, et en triompha par sa patience ! Que sera-ce de voir la sainte vierge Catherine avec la roue à laquelle elle a été attachée et couronnée de roses et de lis? Que sera-ce de voir les sept jeunes Machabées avec leur pieuse et courageuse mère, qui ont méprisé la mort et les tortures pour garder la loi de Dieu? Quel collier d'or et de pierreries plus beau à contempler que le col du glorieux Jean-Baptiste, qui aima mieux sacrifier sa tête que de cacher l'infamie d'un roi adultère! Quelle pourpre plus resplendissante que le corps de saint Barthélémy, écorché pour le Christ! Et le corps de saint Etienne, meurtri par les pierres! Quel spectacle offrira-t-il, sinon celui d'une couronne ornée de rubis et d'émeraude? Et vous, princes de l'Eglise, comme vous brillerez, l'un avec l'épée, l'autre avec l'étendard triomphal du Christ, qui ont servi à votre victoire ! Que sera-ce de jouir de chacune de ces gloires comme si elles étaient nôtres? 0 festin glorieux, ô royal banquet ! ô table digne de Dieu et de ses élus ! Que les mondains aillent dans leurs festins se livrer à tous leurs excès; un festin comme celui-ci, des mets de ce genre étaient seuls dignes de Dieu.
Elevez-vous encore plus haut au-dessus des chœurs des anges, et vous découvrirez leur gloire merveilleuse qui réjouit cette cour souveraine et remplit d'une douce ivresse la cité de Dieu; regardez cela Reine de miséricorde, revêtue de splendeur et de beauté,