‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 356 sur 383 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE XV

qu'en regardant au miroir on embrasse du même coup d'œil et le miroir et soi-même et tout ce que réfléchit le miroir, de même quand nous serons en présence du miroir sans tache de l'essence divine, en même temps que nous le verrons nous nous y verrons nous-mêmes, et selon le plus ou moins de connaissance qui nous en sera donnée nous verrons en lui toutes les créatures. Les désirs de notre entendement y seront satisfaits, et il n'aspirera plus à d'autres connaissances, possédant toutes celles dont il est capable. La volonté trouvera son repos dans l'amour de ce bien universel, qui contient tous les biens et dont la jouissance épuise toute jouissance. Nos désirs y trouveront également leur satisfaction dans la possession de cette félicité souveraine dont notre cœur sera si bien rempli qu'il ne lui restera plus rien à désirer. Là seront parfaitement récompensées les trois vertus par lesquelles Dieu est ici-bas honoré, à savoir, la foi, l'espérance et la charité; la foi aura pour récompense la claire vision de Dieu, l'espérance sa possession, le charité imparfaite la charité dans sa perfection ; là les élus verront et aimeront, ils jouiront et chanteront des louanges, ils seront rassasiés sans dégoût, et affamés sans nécessité. C'est là que retentira éternellement ce cantique, toujours nouveau, que saint Jean entendit chanter. Je dis toujours nouveau, parce que étant l'expression de louanges communes, correspondantes à la gloire commune que possèdent tous les élus, ce cantique produit une ivresse et une suavité toujours nouvelles. Le bonheur des saints ne connaît ni déclin ni vieillesse ; et il en sera de même de leurs corps : Celui qui conserve au bout de tant d'années aux cieux leur jeunesse, fera également que la fleur de la gloire des bienheureux soit toujours fraîche et ne se flétrisse jamais.

Du bonheur que procure à l'aine la gloire du corps.

Telle est la gloire essentielle des âmes, mais ce juste Juge et ce Père si libéral ne se contente pas de donner le bonheur aux âmes de ses élus; pour honorer ces âmes, il veut bien glorifier les corps avec mangnificence et donner place à notre partie animale

dans son royal palais. 0 vous qui aimez tant les hommes et qui honorez les bons, quel rapport y a-t-il donc entre la chair avec tous ces appétits brutaux, et le sanctuaire du ciel ? Cette chair animale qui devrait à cause de cela être attachée dans une étable, comment trouve-t-elle place dans le ciel parmi les anges? Laissez, Seigneur, la poudre avec la poudre ; car il ne semble pas convenable que la terre soit au-dessus du ciel.

Mais celui qui a dit à Abraham : « J'honorerai et je multiplierai la postérité d'Ismaël, quoiqu'il soit né d'une esclave, parce qu'il est ton fils, » Gen. xvn, 20, a voulu accorder cette faveur aux corps de saints à cause des liens qui les unissent à leurs âmes. Il consent, ce Seigneur, à ce que le corps ayant aidé l'àme à porter son fardeau partage aussi sa gloire ; en sorte que si l'àme, pour s'être conformée en cette vie à la volonté de Dieu, participe ensuite à la gloire divine, le corps qui, contrairement à la brutalité de sa nature, s'est plié à la volonté de l'àme participe aussi à sa gloire. De cette manière les justes seront glorieux dans leur corps et dans leur âme, et, comme le dit le Prophète, leurs biens seront doublés. Isa. lxi.

Que dire de la gloire réservée aux saints. Chacun d'eux aura sa gloire comme sa jouissance particulière. Renouvelés et plus éclatants que la lumière du soleil, les yeux contempleront ces palais royaux, ces corps glorieux, ces campagnes si belles et une infinité d'autres choses ; les oreilles entendront sans cesse de si harmonieuses mélodies qu'une seule sera capable de ravir les cœurs de tous les hommes. L'odorat sera charmé par les parfums les plus suaves, non de ces parfums vaporeux que l'air dissipe et consume, mais des parfums permanents en rapport avec la gloire céleste. Le goût éprouvera une douceur ineffable, non pour soutenir notre vie, mais pour mettre le comble à notre gloire. Que se passera-t-il alors dans l'àme du bienheureux , quand, en retour de ses mortifications et de sa vigilance sur ses sens, elle se verra plongée dans un abîme de gloire , sans jamais trouver le terme de ces sublimes délices? 0 peines bienheureuses, ô merveille que l'on ne saurait exprimer, mais bien digne d'être sentie et désirée ! Oh ! que mille vies seraient

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