LIVRE PREMIER, CHAPITRE XVI
L'incrédulité des uns est sans doute étonnante après de tels miracles et une telle doctrine. Mais une semblable conduite avec une telle foi ne l'est pas moins.
Mais comme ce dernier point est plutôt l'effet d'un défaut de considération que d'un défaut de foi, de là l'importance de considérer les vérités que nous enseigne la foi : comprenant mieux la grandeur du châtiment, nous vivrons dans une plus grande crainte du péché auquel il est réservé.
Des deux sortes de peines que l'on souffre dans l'enfer.
Bien que les peines de l'enfer soient innombrables, elles se réduisent cependant à deux, à la peine du sens et à la peine du dam. La peine du sens est celle qui tourmentera les corps et les sens des damnés ; la peine du dam est celle qui résultera de la privation éternelle de la vue de Dieu ; ces deux sortes de peines correspondent à deux sortes de désordres que renferme le péché. Le premier est l'amour désordonné de la créature, le second est le mépris de Dieu. A ces deux désordres correspondent ces deux genres de peines. Au plaisir et à l'amour sensible qu'a procuré la créature, correspond la peine du sens ; en sorte que celui qui a cherché son plaisir en des objets que Dieu lui avait interdits, expie par la douleur sensible la recherche de son péché. Au mépris de Dieu, correspond la perte éternelle de sa possession; car, puisque l'homme a repoussé le premier son Dieu, il est juste qu'il en soit à jamais éloigné. Et parce que de ces deux désordres, le second, qui est le mépris de Dieu, est sans comparaison plus grave que le premier, la peine du dam, qui correspond à ce mépris, est incomparablement plus terrible que toutes les peines dont les corps et les sens seront tourmentés.
A commencer donc par les peines des sens corporels, la première est celle du feu dont l'activité et la vertu dans l'enfer sont si grandes que, au témoignage de saint Augustin, le feu de la terre comparé au feu de l'éternité n'est qu'un feu en peinture. Ce feu tourmentera non-seulement les corps, mais aussi les âmes;
et il les tourmentera de telle façon qu'il ne les consumera pas, afin que la peine soit éternelle; ce qui, d'après saint Augustin, sera l'effet d'un miracle spécial. Car Dieu, qui a donné à chaque choses ses propriétés et sa nature, a donné à ce feu la propriété de tourmenter et de ne pas détruire.
Songez donc à ce qu'éprouveront ces malheureux étendus à jamais sur une couche de flammes; et pour mieux le comprendre représentez-vous ce que vous éprouveriez vous-même si on vous plongeait dans une fournaise, pareille à celle que Nabuchodonosor fit allumer à Babylone et dont les flammes montaient à une hauteur de quarante-neuf coudées ; de la sorte, vous pourrez vous faire une idée de ce qui se passe clans l'enfer. Si la douleur produite par le feu de la terre est si cruelle, que sera la douleur produite par ce feu auprès duquel l'autre n'est qu'un feu en peinture. Je n'estimerais pas nécessaire d'aller plus loin, si l'on consentait à s'arrêter un peu sur cette considération et à s'en pénétrer comme elle le mérite.
A ce supplice se joindra un supplice contraire et non moins insupportable : je veux parler d'un froid horrible qui surpassera les froids les plus rigoureux de la terre, comme le feu de l'enfer surpasse le feu d'ici-bas. Ce sera le misérable rafraîchissement des damnés que ces flammes consumeront et qui passeront ainsi, comme il est écrit dans Job, d'une neige glaciale dans les ardeurs du feu sans trouver rien d'intermédiaire. C'est toujours la correspondance de la peine à la faute; comme les méchants n'ont jamais voulu du milieu qui constitue la vertu, mais seulement des extrémités qui constituent les vices, allant du feu de l'impureté à la glace de l'avarice ; ainsi ils iront du feu le plus intense au froid le plus rigoureux, et tous les genres de tourments éprouveront celui qui a voulu goûter de tous les genres de plaisir.
Et non-seulement les damnés seront tourmentés par le froid et le feu, mais ils le seront encore par les démons qui prendront des figures horribles de monstres et de bêtes féroces, et d'autres pires encore inventées par eux. Ces effrayantes apparitions puniront les yeux impudiques et tourmenteront ceux qui se fardaient pour servir de pièges séduisants et de filets sataniques.