‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 360 sur 383 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE XVI

Ce tourment est plus grand qu'il ne paraît et qu'on ne saurait l'imager ; s'il est incontestable que certaines personnes ont perdu la raison et sont même mortes de frayeur au seul aspect et quelquefois à la seule imagination de spectacles effrayants ; si souvent la seule appréhension de ces spectacles nous fait dresser les cheveux et trembler , quelle sera la crainte inspirée par ce lac ténébreux peuplés d'horribles et épouvantables chimères, surtout si nous considérons combien la figure du démon est horrible par elle-même, comme il résulte des peintures effroyables que nous en font les saintes Ecritures ?

Nous lisons dans le livre de Job ce qui suit : « Qui le dépouillera des vêtements qui le couvrent, qui sera assez puissant pour entrer dans sa gueule? Qui ouvrira les portes derrière lesquelles s'abrite son visage? La terreur habite autour de ses dents. Son dos est couvert d'écaillés comme des boucliers étroitement scellés. L'une est si bien jointe à l'autre que l'air ne peut passer entre eux. Ses frémissements font jaillir la lumière, ses yeux brillent comme les rayons de l'aurore. La fumée sort de ses narines comme d'un vase rempli d'eau bouillante. De sa gueule jaillissent des torches enflammées. Son souffle ranime les ardeurs d'un brasier, et de sa bouche sortent des flammes. » Job. xli, -4-12. Or quel sera l'épouvantement produit par un monstre qui nous est dépeint sous de telles figures.

Au supplice de la vue se joindra le supplice non moins terrible de l'odorat, qui consistera dans une infection affreuse, châtiment des raffinements et des parfums que les hommes charnels et mondains ont recherché en ce monde. Dieu les en menace par la bouche d'Isaïe en ces termes : « Parce que les filles de Sion se sont adonnées à la vanité, parce qu'elles marchent la tête haute, composant leur maintien et provoquant du regard, faisant parade de leurs richesses et de leur pompe au milieu des pauvres et des indigents; le Seigneur dépouillera leur tête de leur chevelure, et il leur ôtera tous ces ornements profanes, et au lieu de parfums il leur donnera une odeur fétide, et un sayon remplacera leur riche ceinture, et leurs cheveux ondulés et parfumés ne couvriront plus leur tête devenue chauve, et un cilice rempla-

cera l'écharpe de leur sein. » Isa. m, 16-24. Telle est la peine que nous attirent les délicatesses criminelles.

Pour bien la comprendre, considérez avec attention le supplice horrible inventé par un tyran pour ses victimes : prenant un cadavre, il faisait étendre sur lui sa victime vivante et les liant tous les deux, il les laissait dans cet état jusqu'à ce que l'odeur fétide du cadavre eut causé la mort du vivant. Si ce supplice vous paraît horrible, que penserez-vous du supplice qui résultera de la compagnie des corps des damnés qui seront innombrables? Là chacun de ces malheureux répétera aux autres ces paroles d'Isaïe : « Votre orgueil est descendu jusqu'aux enfers et votre cadavre est étendu ici : les insectes vous dévorent, et les vers forment votre vêtement. » Isa. xiv, 11.

Si tel est le supplice réservé à l'odorat, quel sera le supplice réservé aux oreilles, qui servent d'instruments à des péchés bien plus nombreux; le bruit des gémissements, des clameurs, des blasphèmes les tourmenteront éternellement. De même que le ciel ne retentit que d'un alléluia perpétuel et des louanges divines, de même l'enfer ne retentit que de blasphèmes et de malédictions contre Dieu, et du concert affreux d'une infinité de voix discordantes, accompagnées du bruit des marteaux soulevées par les bourreaux. Tels seront la confusion des voix des damnés, les hurlements et les cris de douleur de ces misérables captifs que ni Troie prise d'assaut, ni Rome livrée aux flammes, n'ont rien vu qui en approche.

Pour vous faire une idée de ce supplice, imaginez que vous traversez une vallée remplie de captifs, de blessés, de malades, tous occupés à se plaindre, à gémir, à se lamenter, à pousser des cris au milieu d'une confusion insupportable , produite par le mélange des voix d'hommes et de femmes, d'enfants et de vieillards. Mais que vous semblera ce tumulte épouvantable d'un si grand nombre de condamnés sans cesse occupés à proférer des cris, des blasphèmes et des reniements contre Dieu et contre les saints? Telles sont les chants qui retentiront dans l'enfer, tel le concert du prince des ténèbres, dont les membres seront les médisants , ceux qui murmuraient et qui prêtaient l'oreille aux

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