‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 361 sur 383 · LIVRE PREMIER, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER, CHAPITRE XVI

calomnies des méchants. Les excès du goût ne seront pas non plus à l'abri du tourment ; l'Evangile nous parle de la soif qu'éprouvait le mauvais riche au milieu des flammes, et les instances avec lesquelles il demandait au saint patriarche une goutte d'eau, montrant ainsi le supplice et la peine infligés à son palais et à sa langue.

Des tourments que souffrent dans l'enfer les sens intérieurs de l'âme.

Les peines infligées aux sens corporels sont assurément bien terribles; mais les tourments réservés aux sens intérieurs de l'âme le seront bien davantage ; car ces sens doivent prendre une partie d'autant plus grande de la peine, qu'ils auront mis plus de négligence à commettre le péché. Et d'abord l'imagination sera tourmentée par une si vive appréhension de ces supplices, qu'il lui sera impossible de penser à autre chose. Sommes -nous en proie à une douleur aiguë, nous ne pouvons pas, quand même nous le voudrions, nous soustraire à cette pensée , la douleur sollicitant toujours notre imagination d'autant plus que le sentiment en est intolérable? C'est ainsi que l'imagination excitera la douleur, afin que de toutes parts augmente le supplice. Ces méditations continuelles seront le partage de ceux qui, durant leur vie, n'ont jamais voulu méditer sur les moyens de se dérober aux peines de l'enfer ; et comme il n'ont pas voulu y penser pour mettre un frein à leurs désordres, il les subissent en l'autre vie comme châtiments de leurs crimes.

La mémoire les tourmentera en leur rappelant leur antique félicité, les plaisirs d'autrefois qui leur ont valu ces tortures ; ils verront alors clairement combien leur a coûté cher cette malheureuse concupiscence, et combien de piment renfermaient ces mets qui leur paraissaient si délicieux. De tous les malheurs, l'un des plus grands, a dit un sage, c'est d'avoir joui de la prospérité et d'être ensuite descendu au plus profond de la misère. Quand donc les riches et les puissants de ce monde, jetant les yeux en arrière, songent à l'abondance de toutes les choses dont ils jouissaient en l'autre vie, et qu'ils voient leur dénùment présent, dé-

nùment tel, qu'on leur refuse même une goutte d'eau; qu'ils voient leurs plaisirs changés en douleurs, en amertumes, en tristesses, et leur chants en gémissements; quel déchirement pour leur mémoire !

Mais ces déchirements seront bien plus grands, quand ils se mettront à comparer leurs plaisirs d'autrefois aux tourments présents qui dureront éternellement, tandis que les premiers ont passé comme la fumée. Quelle douleur et quelle tristesse seront les leurs quand, tout bien examiné, le temps de leur vie ne leur paraîtra qu'un instant de sommeil, plaisirs en songe pour lesquels ils souffrent des tortures sans fin.

Tel sera le tourment de la mémoire ; mais l'entendement souffrira bien davantage en considérant la gloire qu'il a perdue. De là naît ce ver rongeur de la conscience, dont l'Ecriture nous menace tant de fois, ce ver qui ne cessera de ronger et de mordre jour et nuit et de se repaître des entrailles des malheureux damnés. Tel le ver qui naît du bois ne cesse de ronger la matière qui lui a donné naissance , tel le ver qui est né du péché rongera toujours le pécheur qui l'a engendré.

Ce ver est un remords et un repentir amer que les damnés éprouvent en considérant ce qu'ils ont perdu, la cause pour laquelle ils l'ont perdu, et la facilité qu'ils ont eu de ne pas le perdre. Ils n'oublient jamais cette facilité-là; elle est toujours présente, bien que vainement, à leurs yeux, elle dévore leurs entrailles et leur arrache ces regrets : Malheureux que je suis, que de temps m'a été donné pour mériter un si grand bien, et je n'ai pas voulu en profiter! Oui, il y a eu un temps où l'on m'offrait ce bien, où l'on me suppliait de l'accepter, et je ne l'ai pas voulu. Il m'eût suffi de confesser mes péchés pour en obtenir le pardon ; il m'eût suffi de demander à Dieu le remède pour le recevoir ; il m'eût suffi de donner un seul verre d'eau froide pour mériter la vie éternelle. Et maintenant me voilà voué à des pleurs, à des privations, à des remords sans fin, et tout cela inutilement. Oh! comme ce temps est passé rapidement, et jamais il ne reviendra.

Et qu'ai-je reçu pour ce que j'ai exposé, quand même on m'aurait donné tous les royaumes et tous les plaisirs de la terre, quand

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