LIVRE PREMIER, CHAPITRE XVI. b
même j'aurais dû en jouir autant d'années qu'il y a de grains de sable sur le rivage de la mer ; tout cela ne serait rien encore, comparé à la plus légère des peines de ce séjour, et l'on ne m'a rien donné de cela, et pour l'ombre d'un plaisir fugitif, il me faut souffrir ici des tourments éternels ! 0 plaisirs maudits, ô maudit échange, ô maudite l'heure où je me suis ainsi aveuglé ! Insensé, misérable que je suis ! mille fois malheureux de m'être ainsi trompé ! maudit soit celui qui m'a séduit ; maudit qui ne m'a pas châtié, maudits mes parents qui m'ont élevé, maudits le lait que j'ai sucé, le pain que j'ai mangé, la vie que j'ai vécu. Maudite soit ma conception, maudite ma naissance, maudit tout ce qui a concouru à mon existence. Heureux et bienheureux les ventres qui n'ont pas engendré , et les mamelles qui n'ont pas nourri !
C'est ainsi que les damnés maudiront toutes les créatures, et en particulier celles qui auront été la cause de leur perdition. Nous lisons dans la Vie des Pères qu'un saint homme vit dans une vision un puits vaste et profond, rempli de feu et de flammes, au milieu desquelles deux hommes, un père et un fils, marchaient attachés l'un à l'autre et se maudissaient avec fureur. Maudit sois-tu, ô mon fils, qui as fait de moi un usurier pour avoir voulu te laisser riche, d'où vient que j'ai été condamné. — Maudit soistu, répondait le fils, ô mon père, qui, en croyant travailler à mon bien, as fait ma perte et m'as laissé cette fortune mal acquise, cause de ma damnation.
Mais quels seront surtout les tourments et les supplices de la volonté pécheresse? Elle sera continuellement en proie à une jalousie furieuse pour la gloire de Dieu et pour ses élus ; jalousie qui lui déchirera les entrailles aussi bien que le ver de la conscience. David a dit à ce sujet : « Le pécheur verra, et il se mettra en colère; il grincera des dents, et il séchera de rage, mais le désir des impies périra. » Ps. cxi, 9. Les damnés seront encore remplis de haine et d'aversion contre Dieu qui les retient dans ce lieu de supplices; comme le chien livré à la rage mord le fer qui l'a frappé, ainsi ces malheureux voudraient, s'il leur était possible, mettre Dieu en pièces, parce qu'ils le connaissent comme l'auteur du coup dont l'épée de sa justice les a frappés.
Ils sont encore tout-à-fait obstinés dans le mal, et ils n'ont horreur ni de leur méchanceté présente, ni de leur méchanceté passée; ils voudraient même avoir été pires ; et s'ils se repentent de leur vie d'autrefois, ce n'est pas par amour de Dieu, mais par amour-propre, parce qu'ils auraient évité une destinée aussi affreuse en vivant d'une autre façon. A cela se joint un désespoir sans fin; ils ont de si mauvais sentiments sur Dieu et sa miséricorde, qu'ils ne croient pas pouvoir en être pardonnes ; du reste ils savent certainement qu'il n'y aura ni fin ni remède à leurs peines. Tel est la cause de leurs blasphèmes et de leurs malédictions contre Dieu; n'espérant rien de lui, ils cherchent à se venger de lui comme ils peuvent, c'est-à-dire par le venin de leurs langues.
De la peine du dam.
Pourrait- on croire qu'il reste, après ces peines, une peine encore plus terrible à souffrir? Or, il est certain que toutes les autres peines, en comparaison de celle-ci, ne sont rien. Jugez par là de la gravité de cette dernière. Toutes celles dont nous avons parlé, ou du moins la plus grande partie, se rapportent à la peine du sens; mais la peine du dam est infiniment plus terrible, et la raison en est facile à comprendre. La peine n'étant autre chose que la privation d'un bien que l'on possédait ou que l'on espérait posséder, plus ce bien aura de prix, plus grave sera la peine ; ce que confirment les pertes temporelles. Or, Dieu étant le bien suprême, évidemment la privation de Dieu sera le mal suprême.
En outre, Dieu étant le centre parfait de notre âme, il s'ensuit que la séparation de Dieu est pour elle la plus douloureuse possible ; de là ce mot de saint Chrysostome, que mille enfers sensibles réunis ensemble ne tourmenteraient pas l'àme comme la séparation de Dieu. On ne saurait exprimer l'étendue de cette douleur, auprès de laquelle ne sont rien les séparations amenées par la guerre des fils d'avec leurs pères, des femmes d'avec leurs maris.
Rappelez-vous ces tyrans qui faisaient courber les branches de