LIVRE II, CHAPITRE II
pensée qu'un prophète rend en ces termes : « Le fils honore son père, et le serviteur révère son Seigneur. Vous me donnez ce double titre. Si donc je suis votre Père, où est l'honneur que vous me rendez ? et si je suis votre Seigneur, où est la crainte que je vous inspire? » Malach. i, 6. De même que la qualité de père exige l'honneur et l'amour, celle de seigneur, et surtout d'un tel Seigneur, exige une crainte respectueuse, une crainte qui partout et toujours nous tienne dans la plus profonde humilité en présence de cette Majesté suprême, devant laquelle les colonnes du ciel tremblent, aussi bien que toute la machine du monde ; mais ce sentiment doit spécialement nous accompagner lorsque nous entrons dans le lieu saint et que nous assistons aux divins offices. En résumé, c'est Dieu que nous devons aimer pardessus toutes choses, plus que nos biens, nos enfants, notre femme, l'honneur et la vie; il n'est rien qu'il ne faille aventurer et perdre plutôt que d'offenser Dieu : évidemment il y aurait une chose qui nous serait plus précieuse que Dieu si, pour ne pas la perdre, nous consentions à l'offenser, à perdre son amour et sa grâce.
Voilà pourquoi tout bon chrétien, obligé qu'il est d'aimer Dieu par-dessus toutes choses, doit avoir profondément enracinée dans le cœur la résolution de ne l'outrager pour aucune, ni pour toutes ensemble : c'est ainsi qu'une femme noble et vertueuse aimerait mieux mourir que de trahir son mari. C'est là le critérium ou la pierre de touche de notre avancement dans la vertu ; cet avancement se mesure au progrès que nous faisons dans ce propos de souffrir tous les genres de martyres plutôt que de commettre un péché mortel et de violer en matière grave un précepte divin. Oh ! si le Seigneur nous faisait cette faveur et cette miséricorde, que, lorsque nous sommes dans une occasion périlleuse, sur le point d'offenser Dieu pour ne pas perdre une chose qui nous est chère ou que nous regardons comme avantageuse, notre esprit fût capable de comparer et d'apprécier les deux biens qui sont en présence, et ce que nous perdons en demeurant fidèles à Dieu, et Dieu lui-même, comme nos yeux seraient alors dessillés, comme nous verrions clairement que mille mondes mis dans un
bassin de la balance, et Dieu seul dans l'autre, celui-ci emporterait immédiatement celui-là ! Et dans le fait, mille mondes sans Dieu, c'est la suprême indigence ; Dieu seul, sans aucun autre bien, c'est la richesse suprême. Ceux qui préfèrent une chose quelconque à Dieu, ressemblent d'une certaine façon à ces malheureux Juifs qui, ayant devant eux le Christ et Barrabas, choisirent l'homicide et repoussèrent l'Auteur de la vie.
C'est ainsi qu'il faut entendre le précepte d'aimer Dieu pardessus toutes choses; voilà tout ce que renferme l'observation du premier commandement : il ne nous impose donc pas qu'une seule vertu, il nous les impose toutes. Il est évident, en effet, qu'à l'amour de Dieu se joint la crainte, la reconnaissance pour tous ses bienfaits, l'obéissance à tous ses ordres, l'humilité dans le succès, la patience dans les épreuves, une pleine confiance en lui, tout ce que doit un fils au meilleur des pères, un serviteur au meilleur des maîtres, la créature à son créateur.
Ainsi donc les œuvres prescrites par ce commandement, consistent, d'abord, à honorer et servir Dieu conformément à tous les titres que nous lui reconnaissons. Puis, à mettre en lui tout notre espoir, à l'invoquer dans tous nos besoins, à lui obéir d'un cœur joyeux, à chercher en tout son honneur et sa gloire, à recevoir les peines avec résignation, à se réjouir de tout ce qui peut le glorifier, à gémir intérieurement de toutes les injures qui lui sont faites. Pour résumer en peu de mots toutes les obligations qui résultent de ce commandement, je dirai qu'elles sont toutes renfermées dans la foi, l'espérance et la charité ; vertus qui résultent aussi, comme nous l'avons dit, du premier article du Symbole. Par où l'on voit d'une manière de plus en plus claire la vérité de ce que nous avons également dit au début, que ce premier précepte est le corrélatif, l'exercice, la réalisation pratique de ce premier article. Celui-ci dit : Dieu est notre Créateur et notre . Père tout-puissant; et celui-là répond en quelque sorte : Puisque telle est votre foi, aimez-le comme Père, craignez-le et respectezle comme Seigneur, ayez confiance en sa bonté, reconnaissez de votre mieux ses faveurs et ses grâces; ne craignez pas de dépasser le but que vous ne sauriez jamais atteindre. — A la foi