LIVRE !i, CHAPITRE II
professée dans le premier article répondent donc les œuvres exigées par le premier commandement.
Qu'on m'avertisse qu'un tel est roi, de plus qu'on me fasse connaître la grandeur et la dignité de ce titre, en supposant que je ne les connaisse pas; on m'avertit par là même de la déférence et du respect que je dois avoir pour ce personnage. C'est ainsi qu'en nous disant les attributs de Dieu par rapport à nous, on nous enseigne les devoirs que nous avons à remplir envers lui. Mais après cela, pour que personne ne puisse en prétexter cause d'ignorance, ces mêmes devoirs nous sont imposés sous forme de précepte.
Les pensées que nous exposons font bien ressortir l'admirable consonnance qui existe entre les articles de la foi et les préceptes de la loi, la doctrine qui règle les croyances et la doctrine qui règle les mœurs. Ce sont là comme les deux aspects de la divine sagesse; ils sont figurés d'un manière frappante par les deux chérubins placés au-dessus de l'arche et qui se regardaient l'un l'autre, comme pour nous montrer l'harmonieux accord qui règne, dans la religion, entre la spéculation et la pratique.
Comment ou pèche contre ce premier commandement.
De ce qui a été dit on peut facilement déduire la notion des actes par lesquels ce précepte est violé ; il est évident que ce sont les actes contraires à ceux par lesquels on l'accomplit. Les premiers violateurs sont ceux qui adorent les idoles, les astres, une créature quelconque. Ce péché, comme Salomon l'enseigne à plusieurs reprises, Sap. xm, xiv, est le plus grand de tous, la cause principale des autres; et dès lors il produit, non-seulement le mal de la coulpe, mais encore le mal de la faute, ce que saint Paul ne sépare pas. Rom. i. Ce fut là le crime des Gentils.
Il est une autre espèce d'idolâtrie, et celle-ci se trouve parmi les chrétiens : bien qu'ils ne confessent pas de bouche et qu'ils n'adorent pas au fond du cœur d'autre dieu que le Dieu véritable, ils montrent par leurs œuvres qu'ils ont pour les créatures le
culte et le respect qui ne sont dus qu'au Créateur ; tant ils les aiment et les servent, tant ils espèrent et se réjouissent en elles. Ainsi fait l'avare avec les richesses et l'argent, l'ambitieux avec les honneurs, le voluptueux avec les plaisirs; tels sont quelquefois les sentiments du mari envers sa femme, de la femme envers son mari. Ce sont là des idolâtres; dans un sens spirituel, tous divinisent la créature. Si nous apercevions un homme qui rendrait de son propre mouvement, à l'un de ses semblables les hommages uniquement dus à la royauté, nous dirions qu'il le fait roi, autant du moins qu'il est en son pouvoir ; il en est de même de celui qui donne à la créature des droits appartenant à Dieu seul, il en fait réellement un dieu. C'est pour cela que l'Apôtre appelle l'avare un idolâtre, parce qu'il accorde à l'argent l'amour qu'on ne doit qu'à Dieu ; il craint beaucoup plus encore de le perdre, il met là toutes ses pensées et toutes ses espérances, son contentement et sa joie ; pour augmenter son trésor il fera beaucoup plus que pour Dieu.
Ce qui est dit de l'avare, je le dis aussi de la femme qui aime avec le même excès son mari et ses enfants; car on fait naufrage dans le port aussi bien qu'en pleine mer, dans les affections légitimes quand elles sont exagérées, comme dans les affections illicites. Je suis même persuadé que le péril est plus grand dans le premier cas, parce qu'on s'imagine être à l'abri du péché. Il est donc à craindre qu'il n'y ait autant de ruines spirituelles d'un côté que de l'autre ; un amour impur est sujet aux remords et fait que nous sentons bien souvent le frein de la conscience, tandis qu'un amour légitime nous tient dans une fausse sécurité et nous séduit par l'apparence du bien.
Dans quelle tristesse et quelle douleur ne devrait pas nous jeter cette idolâtrie si générale dans le monde, même parmi les chrétiens? Ils confessent de bouche, ils sentent et reconnaissent même en leur âme qu'il n'y a qu'un seul vrai Dieu; mais au fond ils sont les tristes jouets de l'illusion et du mensonge, leurs cœurs sont des temples d'idoles, ils adorent en réalité l'éclat de leur origine et la noblesse de leur sang, l'ancienneté de leur fortune, les honneurs qu'ils possèdent et surtout ceux auxquels ils aspirent,