LIVRE II, CHAPITRE II
qu'en lui notre principale confiance, n'importe dans quel cas, qu'il s'agisse du bien du corps ou de ceux de l'âme, de nos intérêts temporels ou de nos espérances éternelles. En effet, ceux qui attendent plus des hommes que de Dieu, ne manqueront pas de se conformer aux goûts de ces hommes ; ils ne leur feront entendre que des paroles flatteuses ; ils ne se borneront pas à jeter un voile sur leurs péchés, ils en viendront à louer leurs vices et même à exécuter d'iniques volontés. C'est le danger des cours et le défaut ordinaire de ceux qui les habitent.
Pour terminer l'explication de ce premier commandement, il nous reste à dire s'il est facile ou difficile de l'accomplir, ensuite quelles sont les choses qui peuvent nous aider à cela. Reconnaissons d'abord que l'observation de ce commandement n'est certes pas aussi facile que plusieurs veulent bien se le persuader; car ce n'est pas ici un simple exercice de pensée, qui consiste à savoir que Dieu seul mérite d'être souverainement aimé ; à cette connaissance doivent s'ajouter des œuvres qui montrent clairement que telle est notre conviction ; il faut de plus que tout en nous soit dirigé vers Dieu comme vers notre bien suprême et notre dernière fin; et cela, de manière à ce que tout nous devienne un objet de mépris et de répulsion quand il s'agira d'opter entre la créature et le Créateur. Or, c'est là indubitablement une chose qui présente de graves difficultés ; il n'est pas d'une âme vulgaire d'abandonner dans l'occasion un ami, une maison qui nous est chère, nos biens, notre honneur, notre vie même, plutôt que de perdre Dieu par la violation de ses préceptes. Yu la corruption de notre nature, l'impétuosité de nos mauvais penchants, l'opposition constante des ennemis de notre salut, il faut un secours particulier du ciel, je ne crains pas de le dire, pour observer ce commandement. Ce n'est pas là cependant une excuse; c'est au contraire un motif d'y porter un plus grand soin, le soin que réclament toujours les choses importantes et difficiles. Celui qui doit faire un voyage dont il ne peut se dispenser, prendra d'autant plus de précautions pour l'accomplir avec sécurité, qu'il est plus certain des dangers qui le menacent.
Difficile est le précepte dont nous parlons, parce qu'il est grand
et parce qu'il exige de nous un grand amour pour Dieu ; mais grands sont aussi les motifs par lesquels le Seigneur nous excite à l'aimer de la sorte, et non moins grandes sont les grâces que nous recevons de lui pour persévérer et croître dans cet amour. S'il y a dans le monde si peu de personnes qui aiment véritablement Dieu, c'est qu'il y en a peu qui s'adonnent à la contemplation de ses œuvres. Comment le cœur humain pourrait -il s'attacher à Dieu, s'enflammer d'amour pour lui, s'il ne considère pas sa beauté, sa puissance, sa bonté, sa miséricorde, tous ses divers attributs, ce qu'il est en lui-même et ce qu'il est par rapport à nous, comme nous pouvons l'entendre par les bienfaits dont il nous a comblés. Quand on désire parvenir à la connaissance d'un être aussi sublime que Dieu, il faut aimer à s'en entretenir, à méditer sur ses œuvres, afin de remonter ainsi des effets à la cause. Et pour mieux réussir dans une affaire de si haute importance, si digne d'occuper l'homme tout entier, il faut dégager son cœur de toutes les vaines affections de la terre.
Sil a suffi à plusieurs de contempler ce monde visible et les œuvres de la nature pour concevoir une grande idée de Dieu, combien plus puissante ne sera pas la considération des œuvres surnaturelles, des opérations de la grâce, telles que la foi nous les enseigne ? Que n'éprouvera-t-on pas à la vue d'un Dieu fait homme, en le voyant vivre, traiter, converser avec les hommes, les instruire et les éclairer, les arracher aux ténèbres de l'ignorance et dissiper leurs erreurs, guérir leurs infirmités et leurs défaillances, mourir sur une croix pour les soustraire au pouvoir du démon, les rétablir en grâce avec Dieu, les rendre héritiers du royaume céleste et des biens éternels. Il n'existe pas au monde un monstre tellement hideux qui fût capable de m'effrayer comme le ferait un homme qui s'appliquerait à l'étude des mystères de la foi et qui n'aurait pas un grand amour pour Dieu.