‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 6 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, PREMIÈRE SECTION, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, PREMIÈRE SECTION, CHAPITRE I

de souiller leur nid et jettent toujours soigneusement au dehors ce qui pourrait le rendre malpropre ; le père survient ensuite qui enlève du nid tout ce qui pourrait s'y attacher de souillures. Que dire encore? C'est un éternel sujet d'actions de grâces de voir comment le mâle et la femelle se partagent le travail de la création, se relevant tour à tour pour réchauffer les œufs; tandis que l'un demeure sur eux, en effet, l'autre s'écarte et se procure de quoi manger.

Ce même spectacle nous est offert par tous les quadrupèdes, qui observent la foi et la loi du mariage plus exactement que les hommes et condamnent ainsi cette détestable loi des Maures qui permet à un mari d'épouser plusieurs femmes ; ils n'ont, en effet, pour la plupart qu'une seule femelle. Mais qui pourra dignement célébrer l'amour des ciseaux pour leurs petits? Voyez-les à l'œuvre; ils vont chercher la nourriture au prix des plus grandes fatigues, ils l'introduisent ensuite dans leurs corps et l'en retirent bientôt pour la donner à leurs petits toute prête et toute chaude, comme font les mères pour leurs enfants.

Il faut voir encore avec quel soin ils les défendent après les avoir créés ! L'homme n'est pas plus habile qu'eux à se mettre en ordre de bataille pour résister et lutter. Quand les vaches sentent venir le loup, elles se mettent en rond, comme un escadron redoutable, enferment leurs veaux au milieu d'elles et présentent à l'ennemi leurs têtes et leurs cornes. Les juments dans le même péril, usent de la même ruse pour défendre leurs poulains; seulement elles tournent leurs têtes en dedans et leurs pieds en dehors parce qu'elles connaissent bien que c'est par leurs pieds qu'elles sont redoutables. Bien d'autres animaux qui n'ont pas de force pour défendre leurs petits suppléent à la force par la ruse; tel par exemple le lapin, qui ne quitte jamais son terrier pour aller chercher de quoi se nourrir, sans couvrir d'herbes ou d'autres matières l'issue par laquelle il est sorti, afin que le chasseur ne trouve pas ce chemin libre pour s'emparer de ses petits ; il les aime d'ailleurs si vivement, qu'il s'arrache tous les poils de son ventre afin de leur donner une couche plus commode et plus douce.

Quand les oiseaux font leurs nids à terre et qu'une coulœuvre

menace de dévorer leurs petits, comme ils sont attendrissants ces mouvements et ces cris plaintifs de la mère autour de ceux qu'elle veut à tout prix défendre 1 Saint Grégoire par cet exemple prouve la sollicitude et les soins qui dévoraient l'àme de la mère des sept Machabées pour conserver à ses enfants avec la foi la vie de leurs âmes.

J'ajouterai encore ici une observation importante qui m'a été rapportée par une personne digne de foi ; celte personne m'assurait qu'elle avait vu sur un arbre magnifique où un aigle royal avait bâti son nid, une foule d'oiseaux marcher sur ses traces et construire les leurs. De même que les hirondelles choisissent nos maisons afin d'y être plus sûrement à l'abri des attaques de l'ennemi, de même ces oiseaux avaient mis sous la protection de l'aigle qui épouvante les oiseaux de proie, leur propre salut et la vie de leurs petits. En l'un et l'autre cas brille l'intervention de la divine Providence qui excite ces oiseaux à chercher un endroit sur pour leurs petits, et qui donne à l'aigle en même temps que le mépris d'une proie si petite, la générosité de respecter ceux qui se sont confiés à sa défense et à sa noblesse ; pareil à ces grands seigneurs qui se constituent les défenseurs de tous ceux qui viennent chercher un refuge dans leurs demeures. Admirables attentions de la providence, qui veut bien, par l'exemple des oiseaux , nous porter à la vertu , soit qu'elle nous propose la noblesse de l'aigle et de l'épervier, soit qu'elle place sous nos yeux la charité et les attentions des cigognes pour leurs vieux parents.

Et puisque j'en suis arrivé là, voici un fait extraordinaire que je n'aurais jamais osé rapporter s'il n'eût été vu par un grand nombre de témoins. Nous avions dans notre monastère deux chiens, qui s'écartèrent un jour pour se battre, l'issue de la bataille fut funeste à l'un d'eux qui se relira du combat blessé à mort. Mais le chien valide ne cessa de visiter son infortuné compagnon et s'efforçait de soulager sa plaie en la léchant, remède dont l'efficacité est souveraine, comme il résulte de ce que nous avons dit dans notre Introduction. Ces soins admirables ne m'étonnent pas cependant, car je lis dans l'Evangile, Lw . xvi, -21,

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que les chiens se montrèrent plus compatissants envers le pauvre délaissé que les serviteurs du mauvais riche ; ces derniers en effet lui refusaient l'aumône, tandis que ces pauvres animaux, usant de toutes leurs ressources, léchaient ses ulcères pour les guérir; le Sauveur rapporte cet exemple plein d'utiles enseignements pour la plus grande confusion des hommes qui se montrent moins compatissants que les animaux domestiques. Ce qui me plonge dans la plus vive admiration, c'est de voir ce pauvre animal porter dans sa bouche un morceau de pain à son compagnon réduit à l'impuissance de s'en procurer. Le Créateur a voulu parla piété de ces animaux confondre les hommes étrangers à toute sorte d'humanité et de miséricorde. Que si quelqu'un était porté à regarder ces choses comme incroyables, il n'a qu'à lire ce que Pline rapporte de la fidélité des chiens envers leurs maîtres.

Mais pour en revenir à notre sujet, c'est en considérant ces propriétés étonnantes des créatures, que les philosophes se sont élevés jusqu'à l'affirmation d'une providence suprême qui dirige dans sa sagesse et sa puissance les choses de ce monde. Ne voyons-nous pas en effet, disent-ils, tous les aimaux sans raison pourvoir à leur conservation, avec une sûreté et une droiture qui sembleraient exiger le secours d'une puissance dont nous les savons dépourvus. Or que sentent-ils, sinon qu'il existe dans le monde une raison universelle, sagesse incréée et souveraine qui forme tous les animaux avec des inclinations merveilleuses qui suppléent chez eux à la raison en leur donnant d'agir tous comme s'ils en étaient doués? En voulez-vous un exemple? Prenez celui des hirondelles. Ces oiseaux feraient-ils leurs nids autrement qu'ils ne le font s'ils étaient conduits et éclairés par la raison? Pourvoieraient-ils autrement à la création de leurs petits? Les pères répartiraient-ils entre eux le travail de la création d'une manière différente ? Changeraient-ils plus à propos pour leur conservation de climats et de pays? C'est pourquoi saint Augustin étonné de ces merveilles et de tant d'autres qu'il apercevait chez les créatures, disait ces mémorables paroles : « Je tiens pour chose si certaine qu'il existe dans ce monde une vérité première et souveraine qui se manifeste dans les choses créées, qu'avant de la révo-

quer en doute s je douterais plutôt de ma propre existence. » Conf. lib. VII, c. x.

Troisième preuve : Structure admirable du corps des animaux.

A cette seconde preuve s'en ajoute uue troisième de même nature, tout aussi claire et non moins efficace, qui se prend de la perfection admirable avec laquelle la main de l'ouvrier souverain a construit les corps de tous les animaux, leur donnant tout ce qui peut servir à la conservation de leurs vies. Quelle merveilleuse harmonie entre la structure des animaux et les fins qu'ils doivent atteindre! Comme tout le corps du poisson est bien proportionné pour la nage, celui de l'oiseau pour le vol, celui du lion avec ses dents et ses griffes, ses ongles pour la lutte, celui de l'oiseau de proie enfin avec son bec, et ses griffes et la légèreté de ses ailes pour la chasse, et ainsi de suite. Les oiseaux qui se nourrissent de poissons, comme le cigne et d'autres oiseaux de ce genre, ont les jambes longues afin de pouvoir marcher sur le sable ; leurs cous sont aussi très-longs et leur permettent de saisir les poissons qui nagent ou reposent au fond des eaux, leurs pieds affectent enfin la forme de rames et c'est grâce à leur puissant secours qu'ils peuvent se diriger et nager ; quelquefois ces mêmes oiseaux ont le bec très-large et garni au dedans de petites dents afin de retenir le poisson qui voudrait se dérober à leurs atteintes. Le chameau a lui aussi le cou très-élevé, et on comprend qu'avec la roideur de son corps cela lui devient indispensable pour pouvoir atteindre jusqu'à terre et y prendre «a nourriture. Quant à l'éléphant, qui ne voit combien eût été embarrassant pour lui un cou proportionné au reste de son corps; voilà pourquoi à la place de cet organe si lourd et si gênant, l'éléphant a une trompe flexible et agile dont il se sert comme d'une main pour manger, pour boire et pour beaucoup d'autres fins.

Voyez encore le soin que la Providence a pris du vêtement des animaux; aux uns elle a donné des plumes, aux autres une toison; ceux-ci sont défendus par des cuirs épais, ceux-là par

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