‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 60 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE X11I · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE X11I

commettait à chaque instant et pour le plus léger prétexte mille péchés mortels, aujourd'hui il se sent le courage de braver mille fois la mort plutôt que de tomber dans un seul péché ; il s'était perdu naguère par la parure, la vanité, le jeu, la chasse, les livres profanes, maintenant il n'a plus qu'une horreur profonde pour tout ce qui le fit autrefois tomber dans le péché. Un saint docteur, en parlant du miracle par lequel le Sauveur changea l'eau en vin, a trouvé l'occasion de décrire ce changement de vie : « Voilà, s'écrie-t-il, les vrais miracles, les seuls dignes d'être loués. Notre Sauveur les opère tous les jours au milieu de nous; tous les jours en effet il rend à la vertu des hommes perdus de vices : les voluptueux, il les fait chastes; les orgueilleux, il les rend humbles ; aux amis de ce monde, il inspire l'amour de Dieu. Quel miracle que celui qui, prenant un homme dans les boues de la terre, en fait le frère des anges et le fait monter au ciel à côté de ces esprits si purs et si parfaits. »

Cette conversion est sans contredit l'œuvre de Dieu et de Dieu lui seul. Aussi, de même que les infidèles arrivent à la connaissance du véritable Dieu par quelque miracle, les fidèles se confirment de plus en plus dans la foi par ce changement intérieur qui s'opère dans leurs âmes. « Quel est le véritable Dieu, s'écriait David dans ces sentiments, sinon notre Dieu ? Et qui est Dieu, si ce n'est lui? Car c'est lui qui m'a revêtu de courage et de force, qui a rendu ma vie pure et exempte de péché. » Ps. xxm, 34-35. Aux yeux du Prophète, celui qui avait pu lui donner une telle pureté de vie ne pouvait être que le vrai Dieu, et il faisait de cette force une preuve de sa divinité. « Car, ainsi que le dit le saint homme Job, qui peut rendre pur celui qui a été conçu d'une source impure, n'est-ce pas Dieu seul? » Job. xiv, 4.

Ce changement dont nous parlons ici, saint Cyprien nous apprend qu'il l'expérimenta au jour de sa conversion. Il raconte lui-même qu'il ne croyait pas autrefois aux paroles des chrétiens; il ne pouvait croire à cette nouvelle naissance qui transformait l'homme et qui, tout en lui laissant la même substance corporelle, métamorphosait entièrement l'homme intérieur et lui faisait perdre les goûts et les appétits de la chair pour lui rendre facile

et doux le chemin de la vertu. « Mais dès que j'eus reçu le baptême, dit-il, j'ai senti au dedans de moi-même ce changement s'opérer d'une manière admirable, et j'ai compris la vérité de ce dont on m'avait parlé. »

Pourquoi citer encore et remettre sous nos yeux l'exemple mémorable du grand Augustin? Qui ne connaît ses égarements? Longtemps aveuglé par les fumées de la chair, et retenu dans les liens de la concupiscence, il ne croyait ni à la continence ni au célibat. Mais vint le jour de revenir à Dieu, et alors il s'opéra, sous l'influence de la grâce d'en haut, une révolution si complète dans ses idées et dans sa vie, qu'il s'est écrié au livre neuvième de ses Confessions : « Vous avez brisé, ô mon Dieu, tous les liens de mon âme ; je vous offrirai un sacrifice de louanges et j'invoquerai votre saint nom. Oh! quel plaisir n'ai-je pas éprouvé dans la privation de toutes les joies passées; et avec quelle joie n'ai-je pas sacrifié ce que j'avais naguère une si grande peur de perdre. » Conf. lib. IX, c. i.

Mais ne perdons pas de vue la suite de nos pensées. S'il est vrai que nous connaissions la vertu d'un remède par les effets qu'il produit, et l'excellence de la loi par l'efficacité de ses préceptes, qu'elle doit être parfaite et excellente cette loi qui en si peu de temps guérit les maux de l'âme et change les cœurs ; transformation puissante qui n'appartient qu'à Dieu? Dieu seul, en effet, peut accomplir cette œuvre; elle est si grande que les saints docteurs ont coutume de regarder cette justification des âmes comme divine et supérieure à la création du monde.

C'est donc un puissant argument en faveur de la vérité et de l'excellence de la religion chrétienne que cette transformationétonnante dont nous venons de parler. Le peu de fruit produit par les philosophies humaines en augmente encore puissamment la force. Certes les philosophes avaient tous ce que la nature peut donner d'attrait et d'influence ; ils étaient comme la fleur du génie humain; en eux la nature avait pour ainsi dire concentré toutes ses forces, et cependant si beaucoup d'entre eux enseignaient la vertu, qu'ils étaient rares les hommes vertueux formés par leurs soins. Sénèque regarde comme un prodige d'avoir conquis à la

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