‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 63 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XIV

des biens finis aux biens infinis, comme sont ceux de Dieu, il n'y a pas de proportion ni de comparaison, et aussi parce qu'il verra surabondamment les biens finis non plus en eux-mêmes mais dans Celui qui les a faits. Voilà le bonheur parfait qui nous a été enseigné par le Maître descendu du ciel pour nous instruire; voilà un bonheur que toute la philosophie profane n'aurait jamais pu découvrir ni atteindre ! Qu'elle est donc excellente notre sainte religion, qui, tout en nous proposant une loi au-dessus de la perfection de laquelle on ne saurait rien concevoir, nous propose aussi une fin si élevée qu'on n'en peut imaginer de plus haute !

Bonheur des parfaits chrétiens en cette vie.

Il est bon de remarquer ici qu'il y a deux sortes de bonheur : il y a un bonheur parfait, et c'est celui dont nous avons parlé qui est réservé pour l'autre vie, et un bonheur commencé que Dieu ne donne pas à tous les hommes, mais seulement à ses amis en retour des sacrifices qu'ils s'imposent pour lui et pour les récompenser du mépris qu'ils font de tous les plaisirs du monde. Dieu leur envoie les consolations du Saint-Esprit et remplit leurs cœurs de cette joie spirituelle que saint Paul compte parmi les fruits de cet esprit divin.

Avant d'aborder cette matière et d'exposer sur quelles racines, quels fondements elle repose, je pourrai dire ce que disait l'apôtre saint Jean lorsqu'il voulait nous donner une exacte connaissance de ces choses : « Que celui qui a des oreilles écoute ce que l'Esprit dit aux Eglises. » Apoc.m, 13. Je dis ceci, parce que tous ne sont pas capables d'entendre ces mystères, et que pour moi, j'ose à peine en parler tant ils dépassent les facultés de mon entendement. Mais, comme il y aura dans l'Eglise des oreilles disposées à les entendre , je vais dire rapidement ce qu'il plaira au Seigneur de m'en révéler.

Remarquons donc que les âmes qui ont embrassé avec ardeur les exercices spirituels, les oraisons, les jeûnes, les veilles, une vie dure et pénible, la mortification incessante de leurs appétits et de leur volonté propre, les œuvres de charité enfin et toutes

les vertus, en marchant à grands pas avec un courage qui ne connaît ni tiédeur ni défaillances dans les voies de Dieu, et en s'avançant tous les jours de ferveur en ferveur, de vertu en vertu, de dévotion en dévotion, ces âmes, dis-je, obtiennent, en récompense de leurs efforts, cet amour de Dieu que les théologiens mystiques appellent « l'amour unitif. » Cet amour est pour ces âmes comme une terre promise après les rudes et difficiles épreuves d'un long voyage à travers le désert. 11 est toujours accompagné d'une suavité ineffable et d'une joie souveraine dont Dieu seul est le principe et la fin, et telle est sa force qu'il n'y a plus de trêve possible pour le cœur dont il a pris possession, et que rien ne l'empêche de régner en lui dans tous ses états ni la nuit, ni le jour, ni le travail, ni le repos, ni la veille, ni le sommeil. La douceur que l'àme éprouve dans cet état, est, si je puis ainsi parler, comme un lien puissant, ou une prison isolée qui la retient et l'enchante au point de lui faire prendre en dégoût les choses de la vie et de lui inspirer l'amour de Dieu qui devient alors son seul attrait, son désir, sa pensée, son trésor et sa joie. Elle trouve tant de douceur à cette manne sainte qu'elle n'aime plus que ce qui lui ressemble. On raconte de sainte Cécile qu'elle était sans cesse occupée de Dieu et qu'elle s'entretenait nuit et jour avec lui dans la prière, tant son amour était grand et sa foi ardente. On peut dire la même chose en quelque sorte de ceux qui sont parvenus à l'amour unitif. .Mais comme notre esprit grossier a besoin pour comprendre les choses spirituelles d'images matérielles, comme nous ne savons lire que dans le livre de notre village, je me servirai d'un exemple profane pour faire connaître la nature et la grandeur de cet amour. Qu'on ne s'étonne pas de notre manière de faire; le livre des Cantiques ne procède que par comparaison, et c'est par l'amour qui unit les époux à leurs épouses qu'il nous révèle celui que Jésus-Christ porte à son Eglise. Souvenons-nous donc de l'amour que les poètes d'autrefois prêtaient à la reine Didon pour Enée. Ovide nous en explique l'intensité quand il dit :

C'est Enép que des yeux sans cesse elle poursuit; C'est Enée qui l'occupe et le jour et la nuit.

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