‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 64 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE.. SECTION II, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE.. SECTION II, CHAPITRE XIV

C'est qu'en effet une âme blessée au cœur par ce sentiment purement humain en est tellement remplie qu'elle ne songe, n'imagine, ne désire, ne veut et n'aime rien autre chose.

Là-dessus, voici comment je raisonne : si l'esprit mauvais et la corruption de notre nature ont sur notre cœur assez d'empire pour le détacher de tout et le ravir en ce qu'il aime , comment l'Esprit-Saint et l'abondance de la grâce auraient-ils moins de force pour attacher un cœur àDieuqu'unhomme aveugle quand il s'agit de s'attachera la créature, alors surtout que Dieu est un océan de suavité infinie? Cet exemple, tout profane qu'il est, donnera aux hommes grossiers l'intelligence des conditions et de la violence de cet amour divin que nous appelons unitif, parce qu'il unit l'âme à Dieu avec une joie d'une si incompréhensible douceur qu'elle ne peut plus penser qu'à Dieu, ni se reposer qu'en lu1 seul.

Et ici, pour appuyer ce que je viens de dire, comment ne pas profiter de mon expérience personnelle et citer des exemples qui nous sont tous les jours donnés par des personnes très-dévotes envers notre Seigneur? J'ai donc connu une personne que la violence de son amour attachait tellement à Dieu qu'elle ne pouvait se séparer un seul instant de celui qui était sans cesse son amour et sa joie. Son bonheur était indicible; et comme, dans l'ivresse de sa joie, elle ne songeait ni à manger ni à boire, son corps s'affaiblissait chaque jour et perdait peu à peu ses forces. Effrayés de cet état, ses directeurs insistaient auprès d'elle pour que, faisant trêve à ses exercices spirituels, elle s'occupât un peu plus du soin de son corps ; mais leurs conseils et sa bonne volonté même ne pouvaient remporter cette difficile victoire ; et tandis que le corps souffrait et dépérissait à vue d'oeil, l'âme satisfaite trouvait en Dieu son repos et sa joie.

J'ai connu d'autres personnes qui passaient, même en hiver, les nuits entières, s'occupant au même exercice, sans que le sommeil où la fatigue pût en aucune manière distraire leur attention. Telles furent sans doute ces matrones dont il est écrit qu'elles se mettaient en prières au coucher du soleil, et que l'astre du jour en rallumant sa lumière les trouvait encore à

genoux toutes livrées à leurs méditations. Qui donc pouvait soutenir leur ardeur? Qui est-ce qui les préservait de toute défaillance? Une seule chose, et cette chose, c'était la douceur de la joie que ces âmes goûtaient en Dieu et qui, comme nous l'avons déjà dit, est une conséquence inséparable de l'amour unitif. Aristote nous donne la raison de cette vérité quand il dit que notre nature déteste les choses tristes et aime au contraire beaucoup les choses agréables. Si la force de la joie dont nous parlons est si grande, qui donc pourrait trouver étrange que les amis de Dieu persévèrent les nuits entières dans une communication qui doit la leur assurer? N'est-il pas écrit de cette sagesse céleste « que son commerce n'a pas d'amertume, que l'ennui ne l'accompagne pas, mais, au contraire, l'allégresse et la joie? » Sap. vm, 16. Ceux-là, au moins, qui consacrent au jeu la plus grande partie de leurs nuits, ne pourront s'empêcher de confesser cette vérité ; soutenir le contraire ce serait prétendre que l'Esprit-Saint ne sait pas donner à ceux qui le servent de plus grandes consolations que la chair et le démon n'en donnent à ceux qui suivent leurs voies.

Mais, revenant à notre principal sujet, je dis que lame, arrivée à l'union de cet amour divin, jouit déjà, dès cette vie mortelle, du bonheur des cieux commencé ; bonheur ineffable en effet et semblable en beaucoup de ses parties au bonheur à venir que celui qui procure à l'âme une joie sans mélange, un rassassiement, une satisfaction, une quiétude et un repos intérieurs , une plénitude de tous les biens qui faisait répéter à saint François pendant toute une nuit : « 0 mon Dieu et toutes choses ! ô mon Dieu et toutes choses ! » Avec Dieu, en effet, l'âme se croit en possession de tous les biens et ne désire rien autre chose. Et qui pourrait s'en étonner? Comme une pierre tombée de haut demeure en repos quand elle a touché la terre qui est son centre et son lieu naturel, ainsi notre âme, étant arrivée à Dieu, pour lequel elle a été faite, se repose en lui et voit s'éteindre la vivacité multipliée de ses désirs. Elle se trouve heureuse et contente ; et sa faim , entièrement rassasiée par cette nourriture , ne trouve plus de goût à d'autres aliments. Voilà comment Dieu récompense, dès cette

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