CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XIV
vie, les travaux de ses fidèles serviteurs ; cette récompense est si grande qu'elle peut entrer en comparaison avec celle du monde futur, puisqu'aussi bien qu'elle elle réjouit le cœur et contente pleinement ses appétits et ses désirs. Ceux qui la possèdent trouvent en elle tant de joie et de délices qu'ils n'en céderaient pas la moindre partie pour tout l'empire du monde.
Saint Augustin était parvenu à ce bienheureux état, et, après en avoir goûté la douceur, voici comment il parlait au Seigneur : « Les choses de la terre, Seigneur, ont leurs délices et leur amabilité, mais aucune ne nous réjouit comme vous. Le juste trouve en vous sa joie parce que votre amour est suave et calme et que vous remplissez les cœurs où vous résidez de suavité, de paix et de douceur. L'amour du siècle ne connaît pas ces pures joies ; il est pénible et inquiet, et c'est pourquoi il ne laisse jamais en repos les âmes dont il s'est rendu maître. Il les remplit toujours de soupçons, de passions et de mille craintes. Pour vous, Seigneur, vous êtes les véritables délices des bons, et c'est à juste titre, puisqu'il n'y a point en vous de troubles, mais seulement une grande quiétude et une vie étrangère à toute perturbation. » Med. xxv. Ailleurs, le même saint s'adressait encore à Dieu en ces termes : « Je vois déjà la lumière du ciel avec les yeux de mon âme, et un rayon du soleil d'en haut a pénétré mes os de joie et d'allégresse ! Oh ! si ce bien m'était donné, et si ce bonheur s'accomplissait par moi ! Augmentez, Seigneur, vous qui êtes l'auteur de cette lumière, augmentez cette clarté qui luit aux yeux de mon âme, qu'elle se dilate, qu'elle grandisse en moi. Qu'est-ce donc que j'éprouve? Quel est ce feu qui échauffe mon cœur? Quelle est cette lumière qui éclaire mon âme? 0 feu toujours ardent et jamais éteint, embrasez-moi ! 0 lumière qui brille toujours et qui ne connaît pas d'ombre, éclaire-moi! Oh! si j'étais embrasé de ce feu! 0 feu sacré, que ton ardeur est douce ! que ta lumière est bienfaisante ! que tu consumes délicieusement les âmes ! » Solil. xxxiv. Tel est le langage du bienheureux saint Augustin.
De la paix intérieure et de la joie qui accompagnent le bonheur des âmes saintes.
De la grandeur de cet amour divin dont il vient d'être question et des charmes qui le suivent, résulte cette paix intérieure dont l'Apôtre a dit « qu'elle surpassait tout sentiment, » Philip, iv, 7, « parce que nul ne connaît sa perfection et son excellence, sinon celui qui la reçoit.» Apoc. u, 17. Cette paix n'établit pas seulement l'homme en de bons rapports avec ses semblables et avec Dieu, elle le réconcilie encore entièrement avec lui-même en apaisant par sa vertu la violence de nos appétits et en mettant fin à la lutte que la partie inférieure de notre âme a engagée contre la partie supérieure, c'est-à-dire contre l'esprit. La guerre intérieure qui nous déchire vient en partie de la répugnance des appétits de la chair contre les inspirations de l'esprit, du trouble que nous procure la violence de nos désirs désordonnés, de l'anxiété et de la douleur où nous plongent nos illusions quand elles se dissipent. Dès que l'homme n'éprouve plus ces coupables désirs, il a la paix, la tranquillité , le repos ; satisfait de ce qu'il possède, il ne cherche plus rien en ce monde , et tout ce qui est de la terre lui devient un objet d'horreur et de mépris.
Cette paix, notre Seigneur la promet à ses fidèles amis dans le livre du saint homme Job. Il y énumère en effet les privilèges et la faveur qu'il accorde aux bons, et parmi ces faveurs, il compte celle « de voir les animaux de la terre s'adoucir à leur présence. » Job. v, 23. Quels sont donc ces animaux? Sont-ils autres que les appétits de notre chair et les instincts infimes qui nous sont communs avec les animaux? « Inquiets de leur nature, impétueux et bouillants à cause de Leur vivacité même, ils se calment et entrent en paix avec l'homme quand ils sont satisfaits par des joies et des délices supérieures à celles qu'ils désiraient, » Saint Bernard nous en donne la raison, et voici comment il s'exprime : «De même que les hommes plongés entièrement dans les délices de la chair ne comprennent pas les joies de l'esprit, de même, au contraire, ceux qui goûtent les plaisirs de l'esprit, qui sont incontestable-