‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 66 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XIV

ment les plaisirs les plus élevés, méprisent les plaisirs de la chair qui sont les plus vils et les plus infimes.

Une conséquence de cette joie pour les âmes fidèles, c'est qu'elle leur procure la véritable liberté de l'esprit, donnée seulement à ceux qui, après avoir cessé d'être les serviteurs et les esclaves de la chair, trouvent en Dieu leur repos et leur bonheur. Cette liberté, en effet, est le propre des enfants de Dieu ; par elle les hommes triomphent sans peine des passions et des appétits qui les dominaient ; par elle s'accomplit ce que le Prophète avait dit de ceux qui, par la vertu de la rédemption du Christ, sont sortis de leur captivité spirituelle, lorsqu'il annonce « que les captifs soumettront leur vainqueur et subjugueront leur maître. » Isa. xiv, 2. Cette liberté les élève encore au-dessus de tous les soucis, de tous les troubles, de toutes les craintes de cette vie et de l'autre; elle les débarrasse de toute entrave et les unit si étroitement à Dieu, que ni là compagnie des hommes, ni les occupations extérieures ne peuvent les distraire de sa présence. Au sein des sollicitudes, ils conservent la plus grande simplicité d'esprit ; tout ce qu'ils voient ou qu'ils entendent est pour eux un motif de s'élever à Dieu; quoi qu'ils fassent, Dieu est toujours présent à leurs yeux. En lui ils mettent tout leur amour et toute leur occupation, de telle sorte que, voyant, ils ne voient pas, et qu'entendant, ils n'entendent pas. Mais où trouver des paroles capables de célébrer et d'expliquer les richesses et les vertus de ces âmes saintes, la fermeté de leur foi, la sérénité de leur espérance, la douceur de leurs œuvres, la joie de leurs désirs, leur patience dans les épreuves, leur force dans les obstacles? Elles s'estiment heureuses au milieu des travaux, riches au sein de la pauvreté, rassasiées malgré la faim, glorieuses dans rabattement, honorées dans les injures. Les veilles de la mut sont leur repos, et l'exercice de la prière est pour elles un véritable paradis. Si c'est dans le propre de ce bonheur d'amener avec lui toutes ces joies et toutes ces satisfactions spirituelles, n'est-il pas vrai qu'il n'appartient qu'à la véritable religion de le produire, et que seule elle peut procurer tant et de si nobles délices.

Et ici, encore que je doive m'écarter un peu de mon sujet, je

ne puis m'empêeher de dire une chose très-édifiante et aussi pleine de consolation pour le lecteur chrétien. Il est certain que les œuvres de la nature et de la grâce exaltent la bonté et l'amour de notre Seigneur envers les hommes, et dès lors excitent et invitent les hommes à aimer notre Seigneur. Néanmoins, rien n'est propre à produire ces sentiments dans nos âmes comme l'abondance des consolations et des grâces que Jésus-Christ répand dans le cœur de ses amis fidèles. Il y a en effet deux sortes d'aniour : l'un essentiel, comme celui des pères pour ceux de leurs fils qui sont déjà devenus grands, l'autre affectueux et tendre, tel, par exemple, que l'amour des pères pour leur tout jeunes fils, dont l'expression se traduit par des caresses incessantes, des précautions, des baisers et mille autres délicatesses plus douces et plus aimables. Or le Père céleste ne se contente pas de montrer à ses enfants spirituels le premier amour, il les aime encore de cet attachement plein de douceur et de tendresse qui les console et les inonde de toutes ses faveurs. Mais peut-être m'accusera-t-on d'exagérer la vérité? Que ceux-là qui le penseraient écoutent comment le Seigneur parle lui-même dans Isaïe à ses fils spirituels : « Je vous presserai sur mon sein et vous jouerez sur mes genoux : comme une mère console son enfant, ainsi je vous consolerai. » Isa. lxvi, 13.

Et maintenant, je le demande , peut-on rien concevoir de plus tendre, de plus doux, de plus amoureux que ces paroles? Ah! c'est qu'en effet le propre de l'Esprit-Saint est d'opérer dans les âmes ces effets merveilleux, et quand il veut prendre un nom, il s'appelle « Paraclet, » Joan. xiv, 46, c'est-à-dire consolateur, parce que son travail spécial est de consoler les âmes ; les consolations dont il les inonde sont quelquefois si grandes, que la faiblesse du corps corruptible ne peut les supporter. C'est ainsi qu'on raconte de saint Ephrem que, goûtant dans l'oraison des joies spirituelles ineffables dont il ne pouvait supporter l'ardeur, il s'écriait: «Seigneur, oh! séparez- vous un moment de moi parce que je ne puis plus supporter l'intensité de vos joies ; » ou encore : « Arrêtez, Seigneur, arrêtez le cours des eaux de votre grâce. » Un autre saint homme se voyant aussi magnifiquement

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