CINQUIÈME PARTIE, SECTION 11, CHAPITRE XIV
visité par notre Seigneur, et considérant qu'il ne pouvait, par ses faibles mérites, correspondre à de si belles récompenses : « C'est assez, Seigneur, pas tant de bonheur, car je ne suis pas digne de toutes ces consolations, et que je ne sais pas comment vous en remercier. » « Seigneur, disait une autre personne, quand je ne vous possède pas, je ne sais pas me souffrir, et quand je vous possède, je ne sais pas vous supporter. » En faut-il davantage pour nous révéler la force des consolations divines? N'est-ce pas assez qu'elles dépassent l'étendue des forces humaines? Comment ne pas reconnaître en elles cette grande joie dont le Prophète disait : « Un fleuve impétueux réjouit la cité de Dieu. » Ps. xlv, 4.
Mais d'autres fois Dieu visite les âmes, non plus par ces mouvements violents, mais plutôt par une joie calme et soutenue et par cette paix intérieure de laquelle nous parlions un peu plus haut. Malgré sa douceur, cette paix est si pénétrante et si forte, qu'elle rejaillit, si on peut le dire, jusque dans la chair elle-même, et que l'homme, sous sa douce influence , peut s'écrier avec le Prophète ; « Mon cœur et ma chair ont tressailli en présence du Dieu vivant. » Ps. lxxxiii, 2. 0 phénomène admirable! La chair, si rebelle de sa nature aux exercices de l'esprit, triomphe de ses répugnances et trouve à s'y livrer de si douces joies que, d'après saint Bonaventure, elle s'attriste et souffre si on la sépare d'une chose qui lui est si agréable ! Qui donc aurait pensé que la chair corrompue, dépravée, ennemie de tous les exercices spirituels, pût jamais s'élever à cet état sublime? Mais non, il n'est pas étonnant que la chair s'attache à ce festin sacré. Ce festin, en effet, c'est celui dont le Seigneur a dit dans saint Jean : « Voici que je me tiens à la porte et que je crie ; si quelqu'un entend ma voix et m'ouvre la porte, je souperai avec lui et il soupera avec moi. » Apoc. m, 20. Quels mets et quel breuvage Dieu ne donnera-t-il pas dans son festin royal? Tout dans cette fête ne sera-Ml pas proportionné à la grandeur de ses richesses, à l'étendue de sa bonté et à la magnificence de son amour ? Quoi de plus admirable que de voir ce Roi magnifique, dont la majesté remplit de crainte les principautés et les puissances des deux, convier avec
tant de bonté les hommes à s'asseoir à sa table, et choisir de préférence les plus pauvres et les plus faibles ! Peut-être que parmi eux, beaucoup n'ont pas un morceau de pain pour contenter leur faim, et cependant Dieu passe à côté des rois et des princes, sans faire d'eux aucun cas, tandis qu'il consent à prendre son repas avec les faibles et à devenir leur commensal ! ( > mystère étonnant d'abaissement et d'amour ! Ce Dieu , qui est la gloire des anges, ose dire «que ses délices sont d'habiter avec les enfants des hommes?» Pr-ov. vin. 31. Ah! il est donc vrai, Dieu traite ses fidèles serviteurs comme une mère son enfant qui l'ait sa joie et dont elle est le bonheur. Voilà une des choses qui provoquent plus vivement dans les âmes l'amour de leur Créateur ; et comment en serait-il autrement quand elles voient que Dieu ne se contente plus de réserver pour l'autre vie des biens magnifiques à ceux qui l'aiment, mais que déjà dès ici-bas, dans cet exil de la terre, il les enrichit, les réjouit, les console et les inonde de toutes sortes de tendresses et de délices! Les âmes donc, considérant d'un côté l'excellence de cette majesté souveraine , et de l'autre leur propre bassesse, sentant d'ailleurs combien amoureusement un Dieu si grand agit avec une créature si vile, ne peuvent plus retenir leur étonnement, et alors elles louent Dieu, elles lui rendent grâces, elles brûlent de l'aimer et s'abîment dans l'infini de cet amour.
En résumé donc, si la fin d'une loi parfaite est d'assurer aux hommes le bonheur, la joie et le repos, qu'elle est belle et sainte la loi des chrétiens avec les deux sortes de bonheur si glorieux qu'elle nous propose, l'une en cette vie et l'autre dans la vie future !