‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 75 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XVI

taient naguère leurs corps avec une délicatesse si voluptueuse, en vinrent par amour pour notre Seigneur à n'avoir plus aucune sorte de ménagement pour eux. Elles portaient des vêtements de serge ; elles allaient pieds nus, couchaient sur la paille, passaient enfin la plus grande partie des nuits dans les veilles et la prière. Leurs têtes, autrefois l'objet des soins les plus attentifs, étaient' couvertes d'un pauvre linge, et leurs cheveux simplement arrangés, ne portaient la trace d'aucune espèce de prétention. Elles mangeaient une seule fois par jour, sur le soir, et leur nourriture était des plus simples; pas de jardinage ni de pain de froment; des fèves, des pois, des olives et des figues, voilà tous leurs mets. Elles s'occupaient à travailler de la laine plus grossière que celle que leurs servantes filaient dans leurs maisons. Cependant elles ne négligeaient pas le soin des malades, elles leur lavaient les pieds et les prenaient sur leurs épaules quand il fallait les transporter d'un endroit à un autre. Les emplois les plus vils ne les rebutaient pas ; elles s'accommodaient des dernières fonctions et se faisaient un plaisir d'accepter les plus humbles offices, tant est vif, comme je l'ai fait observer, le feu sacré de l'amour de Jésus-Christ, tant sont puissantes les joies de l'Esprit-Saint pour triompher de la nature. » Ainsi parle saint Chrysostome.

Ce saint Docteur ne parle dans ce passage que des vierges de son temps. Mais de nos jours, malgré les sujets de tristesse qui se présentent à nos yeux, nous avons encore le même spectacle et les mêmes exemples. Que de femmes jeunes et illustres, entourées de tout ce que l'âge et la beauté peuvent donner de charmes, ayant tout ce qu'il faut pour réussir dans le monde et s'établir honorablement, qui, foulant aux pieds les gloires de leur avenir et les sollicitations de leurs parents, s'en vont cacher leur vie dans les monastères les plus austères et les plus oubliés, afin d'y sacrifier leurs corps et leurs âmes au céleste Epoux ! Quelles sont belles ces âmes qui s'arrachent ainsi au monde et à la douce compagnie de la famille! Quel échange sublime ne font -elles pas! Elles laissent la soie pour la bure; les richesses pour la pauvreté ; la liberté pour l'esclavage ; le commandement pour la

servitude; les riches habits pour les ciliées; les mets délicats pour les jeunes ; les voluptés de la chah pour la mortification de tous leurs goûts et de leurs appétits ! Quel spectacle, et qui ne reconnaîtrait en lui les forces de la grâce et l'efficacité de l'Evangile?

Qui ne le sait, en effet? de même que la pierre tend naturellement à descendre, de même notre chah, livrée à son penchant naturel, tend à aimer tout ce qui la flatte : les richesses, les honneurs, les plaisirs, les douceurs et les délices de la vie. Voyez à l'œuvre les hommes du monde ; ils ne reculent devant aucun péril pour se procurer ces biens, mais ils fuient, comme la mort, tout ce qui leur est contraire. Que si toutefois nous rencontrons des créatures, pétries de cette même chair, qui détestent comme la peste tout ce que le monde adore, et qui embrassent avec toute l'énergie de leur àme ce que le monde déteste, n'est-il pas évident que cette résolution n'a pas son principe dans la chair, mais bien dans une vertu surnaturelle, plus forte que la nature, puisqu'elle endort et mortifie ses appétits et les empêche de prévaloir contre l'esprit? Eh quoi! nous crierions au miracle si la pierre cessait de descendre ou si le feu cessait de brûler, et nous ne regarderions pas comme une merveille que notre chair, tenant notre esprit enfermé dans ses liens, cessât de faire sentir sa présence et d'user des pièges par lesquels elle a coutume d'opprimer l'esprit? Sans doute il est des personnes chez lesquelles ce changement soudain rencontre des obstacles et des difficultés ; mais il en est d'autres que la grâce prévient d'une manière admirable et que notre Seigneur remplit d'une paix ineffable; en elles la chair ressemble à un serpent enchanté; quoiqu'elle soit toujours uu serpent véritable, son poison et sa malice suspendus et endormis, ne peuvent plus troubler la paix de l'esprit comme ils faisaient auparavant. L'homme alors chante comme le prophète David : « Je trouve mes délices dans l'accomplissement de vos oracles. Seigneur, c'est un trésor plus précieux pour moi que les plus grandes richesses. » Ps. cxviu, II. Si cotte paix intérieure de l'âme n'était donnée qu'à un petit nombre, nous pourrions dire qu'une hirondelle ne fuit pas le printemps ; mais ceux qui ont le

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