CINQUIÈME PARTIE, PREMIÈRE SECTION, CHAPITRE I
fruence de sa puissante chaleur, subit un changement nouveau, et, de blanche qu'elle était, devient rouge comme le foie lui-même. Mais tout n'est pas fini, et comme cette liqueur ainsi transformée ne peut pas toute lui servir, le foie la rejette ailleurs et dans des parties du corps où elle pourra devenir très-utile. La rate reçoit les scories et comme la lie de ce sang impur et subsiste par elles; le superflu de la bile passe dans une bourse unie au foie qui renferme le fiel. Ce n'est qu'après avoir été ainsi purifié que le sang, quittant le fiel, s'en va dans toutes les veines qui forment un réseau magnifique dans tout le corps, de la tête aux pieds; c'est ce sang qui, en formant la chair, soutient les membres et leur rend ce que la force même de la vie leur enlève.
Or ce dépensier à son tour n'oublie pas son seigneur et fait parvenir au cœur le sang dont il se nourrit. Cette liqueur, arrivant dans ce nouvel organe, subit une épuration nouvelle qui augmente sa finesse et sa chaleur; elle prend le nom de sang artériel et s'en va porter la vie dans tout le corps en passant par des veines particulières qu'on appelle artères, formées d'un canal intérieur recouvert d'une double enveloppe qui les met en mesure de résister à la vigueur et au mouvement de ce sang. Ces artères, afin d'être mieux protégées, sont toujours placées sous les autres veines auxquelles elles communiquent la chaleur et la vie.
Mais au-dessus du cœur siège et règne, si on peut le dire, un roi qui lui est supérieur. Je veux dire le cerveau auquel il envoie par des canaux particuliers le sang qu'il purifie. Ce sang, sous l'influence d'une chaleur nouvelle, acquiert plus de finesse encore et forme la matière du cerveau; les cervelles descendent jusque dans l'épine dorsale, et c'est de cette masse blanche et délicate que procèdent les nerfs qui se répandent dans tout le corps, comme les veines et les artères, et vont porter dans les parties les plus éloignées les esprits animaux par lesquels nos membres obtiennent sensation et mouvement. Si par hasard ces canaux s'obstruent, une paralysie générale gagne tous les membres qui demeurent alors sans mouvement, parce que> les esprits animaux ayant cessé de circuler, la vie ne peut plus se répandre.
Chacune de ces choses offre des merveilles signalées et fournit ample matière à de belles considérations. One de celles qui se présentent le plus naturellement à l'esprit est celle que faisait le grand Salomon ; ce monarque si illustre par sa sagesse disait « qu'il avait vu toutes les œuvres de Dieu et quïl n'avait trouvé dans aucune, notamment dans la structure du corps des animaux, rien à ajouter ni rien à retrancher. » Eccles. m, 14*. Quels que soient le nombre et la variété des animaux qui marchent sur la terre, qui nagent sous les eaux, ou qui volent dans l'air, ni Salomon, ni tous les sages du monde ne pourraient découvrir dans cette multitude si diverse de créatures animées rien de superflu, ni rien qui fasse défaut, ni quoi que ce soit qui ne trouve sa place, ni un seul corps qu'on pût désirer plus en harmonie avec la fin de l'être auquel il est donné. De là Salomon conclut, Sap. xm, que les merveilles et la perfection de cet ouvrage suffisent pour convaincre tous les esprits et pour leur montrer que le hasard ne saurait produire une œuvre si parfaite et si bien harmonisée, mais qu'il fallait en rapporter la gloire à une sagesse et à une providence souveraine qui gouverne tout ce qui existe. Voyez en effet, ne serait-ce pas une folie insigne de soutenir qu'un relief composé d'un groupe d'images d'une beauté et d'une perfection irréprochables aurait été produit en secouant, sur la première table venue, et, sans aucune autre précaution , une branche d'hysope trempée dans des liquides de diverses couleurs? Eh bien, ne serait-ce pas une folie plus incompréhensible de soutenir que le corps de l'homme ou celui d'un autre animal, composé de membres si divers et présentant une si grande richesse d'organes intérieurs et extérieurs, parfaitement accommodés à l'usage et au service de la vie ; ne serait-ce pas une folie étrange, en vérité, d'en attribuer l'origine au hasard et de n'admettre plus aucun principe intelligent dans lequel toute cette perfection et toute cette proportion aient leur source?
Voilà pourquoi Salomon disait que les hommes ont adoré Dieu, parce qu'ils ont connu par la beauté de ses ouvrages l'excellence de cette sagesse souveraine qui a su et voulu faire de semblables prodiges. C/est la démonstration invincible par laquelle Galien, le
CINQUIEME PARTIE, PREMIERE SECTION, CHAPITRE 1. 21 prince des médecins, établit l'existence d'une sagesse souveraine et profonde qui a fait cette œuvre si parfaite.
Quatrième preuve : ordre admirable des choses créées dans le monde supérieur.
La vérité si importante de laquelle nous parlons, repose sur d'autres preuves non moins éclatantes. En parlant de la structure du corps humain et de Tordre qui régnait dans toutes les parties de ce corps qu'on appelle le monde inférieur, nous avons vu le parti qu'on en pourrait tirer pour les choses qui nous occupent; îe monde supérieur dans lequel nous vivons apporte une confirmation nouvelle à la même vérité. Voyez en effet ce qui s'y passe ; le soleil, la lune et tous les cieux ont chacun leurs mouvements particuliers qui engendrent la variété des quatre saisons de l'année, si bien accommodée à la production des fruits de la terre et des animaux qui la couvrent; chaque année, car l'année n'est autre chose qu'une révolution de ce même soleil, un nouveau monde semble surgir et ainsi aux choses qui finissent succèdent les choses qui naissent, le monde se conserve et semble doué d'une sorte d'immortalité, encore que les parties dont il se compose soient périssables et ne durent qu'un temps. Chaque année sur la terre sont engendrées de nouvelles générations d'animaux; chaque année la mer renouvelle les animaux qu'elle contient, chaque année de nouveaux oiseaux se remplacent dans les plaines de l'air. En même temps que les animaux meurent et se remplacent, la terre produit et pour eux et pour nous des récoltes qui viennent toujours à leur heure pour que la nature puisse conserver la vie qu'elle a donnée , et cela avec une régularité et un ordre admirable qui n'a jamais été et qui ne sera jamais violé jusqu'à la fm du monde.
Telle est la force de cette considération en faveur de la vérité dont il s'agit que les philosophes païens eux-mêmes, sans être éclairés des lumières de la foi, l'ont connue et attestée. Cicéron, dans son livre de la Nature des Dieux, reconnaît « qu'il y a un Dieu qui conduit et gouverne le cours des étoiles, les vicissitudes
des temps, la succession des choses, qui conserve entre elles un ordre parfait et procure ainsi le bien et le salut de la vie humaine.» I de Nat. Deor. Entendez aussi comment s'exprime Sénèqueà ce sujet : « Il serait superflu de montrer que cette machine immense ne peut pas exister sans un gouverneur puissant. Les révolutions si diverses, mais si harmonieuses des astres ne suivent pas un mouvement fortuit; au contraire, une loi éternelle régit cette harmonieuse rapidité qui soutient tout ce qu'embrasse l'immensité des [terres et des mers, ainsi que tous ces milliers de flambeaux étincelants qui brillent eh icuu à leur place ; un pareil ordre ne saurait; être l'effet du hasard, il a son principe dans une plus haute intelligence. Qu'il est admirable cet équilibre puissant qui fait que la terre demeure immobile au centre de la sphère céleste dont la fuite n'est jamais ralentie, que la mer se répand dans les vallées pour humecter l'intérieur des terres, sans jamais se sentir accrue par tous les tributs des fleuves qui entrent dans son sein, que des moindres semences enfin naissent les plus superbes végétaux. Ou demeure saisi du même étonnement en voyant le.^ 11 ux et les reflux de la mer laisser les rivages à sec en se retirant et les couvrir ensuite de nouveau dans un court espace de temps, surtout si l'on observe que le flux s'accroît et diminue en obéissant aux différentes attractions de la lune qui règle à son gré les inondations de l'océan. » De Provid. lib. I. C'est en ces termes que Sénètjue admire et proclame l'ordre que la divine Providence fait éclater dans toutes ses œuvres. Lactance s'écrie aussi à son tour : « Il n'est pas d'homme si grossier et si barbare qui, en jetant ses regards sur l'immensité des cieux, encore qu'il ignore quel est le Dieu par la providence duquel est dirigé le monde, puisse s'empêcher de reconnaître à la beauté de ces merveilles, en présence de leur mouvement, de leur disposition, de la constance de leurs lois, de leur splendeur et de leur ordre, qu'il existe une divinité dispensatrice et maîtresse de tous ces prodiges et qu'il est impossible que cette harmonie et cet ordre, dont la conservation suppose tant de puissance, n'aient pas uu principe élevé et suprême. Voici, après toutes ces preuves de l'existence de Dieu, uu autre motif sur lequel les philosophes se fondent pour croire en lui,