‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 84 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XIX

à son nom. Il est aussi, par-delà les deux visibles , un ciel invisible où résident des esprits supérieurs qui sont plus glorieux pour Dieu que toutes les choses corporelles et visibles. Mais ces esprits bienheureux eux-mêmes sont loin de glorifier Dieu comme les saints martyrs. En eux, en effet, tout est faveur et grâce de la part de Dieu; les biens qu'ils ont leur ont été donnés sans qu'ils aient rien fait pour les gagner, ou bien ils sont la récompense d'une courte fidélité ; qu'ont-ils fait pour les obtenir? s'humilier, après leur création, en présence du Créateur et le reconnaître comme tel, ce fut tout leur mérite ; leur victoire ne dura qu'un instant, et elle leur était facile, puisqu'ils ne connaissaient pas les résistances de la chair contre l'esprit. Cette fidélité d'un moment leur a valu d'être confirmés en grâce et de voir leur nature enrichie de grands dons et de privilèges singuliers ; maintenant ils sont devenus, pour ainsi dire , de précieux reliquaires dans lesquels la magnificence de Dieu a daigné déposer ses richesses et ses trésors, et c'est moins à eux qu'au Créateur qu'il faut en rapporter la gloire. Mais les martyrs, que de douleurs, que de cruautés , que de prisons , que d'exils, que de coups, que de privations, que de tortures, que de déchirements, que de tourments inouïs n'ont-ils pas supportés pour la gloire de leur Seigneur! On dira peut-être, je le sais, que leur force et leur constance admirables leur étaient données par Dieu qui agissait en eux ; en est-il pour cela moins vrai que les martyrs coopéraient au travail divin et qu'ils souffraient dans leur corps des douleurs atroces qu'ils auraient pu s'épargner s'ils eussent voulu résister à la grâce qui les soutenait? C'est par là que les martyrs l'emportent sur les anges, même sur les plus élevés; ceux-ci n'ont presque rien eu à faire pour devenir ce qu'Os sont ; ceux-là, au contraire, ont dû se sacrifier pour honorer et glorifier leur Créateur. Un martyr qui souffre, c'est un témoin qui dépose par ses œuvres et qui dit : Tel est notre Dieu, telles sont sa grandeur, sa magnificence, sa beauté, sa noblesse, sa fidélité et sa loyauté envers ses serviteurs, telles sont les récompenses et grâces qu'il leur donne en cette vie et en l'autre, qu'encore que nous soyons pour lui exposés aux plus affreuses tortures, nous souffrons avec joie,

car cela n'est rien auprès de ce qu'il mériterait, quand même il n'aurait pas de récompenses à nous donner. Les martyrs, en effet, ne se contentaient pas toujours de leurs souffrances, et au témoignage des œuvres, ils ajoutaient souvent celui de la parole ; témoin cet intrépide saint Genêt qui, après avoir été cruellement frappé de verges, et après avoir vu son corps déchiré par des crochets de fer et ses côtés horriblement brûlés avec des torches enflammées, insultait à la rage de ces tyrans en s'écriant : Il n'y a pas d'autre roi que Jésus-Christ, fallùt-il mourir mille fois pour l'affirmer, ce cri serait toujours sur mes lèvres et cette conviction dans mon cœur. Y a-t-il pour la créature un moyen plus sûr de rendre gloire à Dieu que cette confession ? « 0 voix glorieuse, s'écrie saint Basile, qui sanctifies l'air que tu frappes, tu fais la joie des anges, tu es la terreur des démons, et Dieu l'écrit de sa main dans les demeures célestes. »

Qui ne voit par cet exemple combien les saints martyrs qui ont souffert avec ce même esprit glorifient magnifiquement Dieu? Aussi quand je considère le nombre infini de ces héros, j'ose dire encore que l'œuvre de la création du monde et celle de son gouvernement permanent n'eussent produit d'autre résultat que cette gloire du Créateur; c'était assez, et tout ce qui avait été fait ta cette cause était bien fait. Bien plus, le Christ a été livré dans sa passion aux plus vives tortures; et cependant quand même il aurait souffert davantage, il ne faudrait pas le trouver étonnant à cause de la gloire qui rejaillissait sur son Père éternel de ses souffrances; s'il l'eût fallu, en effet, les douleurs du Christ auraient été mille fois plus atroces.

Si donc vous me demandez pourquoi le Père céleste a permis qu'il y eût dans le monde un si grand nombre de martyrs, alors qu'il pouvait convertir l'univers par une seule parole, je vous réponds qu'il l'a voulu tant pour sa propre gloire que pour celle des martyrs eux-mêmes. Quel n'est pas en effet leur bonheur? Des peines d'un moment leur ont valu un éternel repos ; ils ont changé la terre pour le ciel, et des biens périssables pour des biens qui ne finiront pas ; pendant l'éternité entière ils moissonneront dans la joie ce qu'ils auront semé dans les larmes, et leurs joies

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