CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XIX. 14 i
dépouilles des saints martyrs Gervais et Protais, afin qu'il leur donnât une sépulture plus glorieuse ; et quand on les exhuma, on trouva leurs corps aussi intacts et leur sang aussi frais qu'au jour de leur mort. Comment redire ici les attentions délicates de la providence divine pour saint Clément, attaché à une ancre et jeté dans la mer ? Les anges construisirent sur les eaux comme une voûte de marbre et un tombeau de pierre pour y déposer son corps avec l'ancre à laquelle il était attaché. Et chose plus extraordinaire encore et qui témoigne bien de l'amour de Dieu pour ses saints et du grand désir qu'il a d'honorer ceux qui l'honorent en versant leur sang pour lui, chaque année, au jour anniversaire du martyre de ce saint, la mer se retirait sur l'espace de trois milles, afin que les hommes pussent venir vénérer les ossements de ce grand serviteur de Dieu. Mais les miracles opérés par les reliques de saint Etienne, qui les racontera, puisque saint Augustin, après en avoir rapporté un grand nombre, confesse qu'il n'en écrit que la plus petite partie ? Tout cela nous fait voir d'une part combien la foi et la constance des martyrs ont glorifié notre Seigneur, et de l'autre la fidélité de notre Seigneur envers les martyrs qu'il honore de tant de manières et durant leur vie et après leur mort ; c'est comme une noble émulation entre Dieu et ses saints, les saints voulant glorifier Dieu, Dieu à son tour voulant glorifier ses saints.
Ces supplices des saints ont contribué également à glorifier le Christ ; ils ont été à la fois la récompense de ses travaux et l'accomplissement de ses désirs, c'est-à-dire le contentement de cette faim et de cette soif ardentes qu'il avait de la gloire de son Père, qui fut, comme nous l'avons dit, si bien glorifié par ce moyen. C'est cette faim dont le prophète Isaïe disait, en parlant de la passion du Sauveur : « Son âme a été dans la douleur, mais il verra et il sera rassasié de joie. » Isa. lui, 11. Quel est donc le rassasiement qui a été accordé à ce Seigneur en récompense de ses travaux? Il correspond évidemment à la faim et à la soif dont son âme très- sainte était dévorée pour la gloire de son Père éternel, et il fut aussi grand que la charité et les grâces qu'il avait reçues et qui étaient sans mesure, et que tout ce qu'il
tenait du Père qui lui avait donné des biens incompréhensibles. Mais parce que rien au monde ne glorifiait davantage le Père que le sang des martyrs, ceux-ci ont été innombrables; car dès lors la faim très-sacrée du Christ se trouvait satisfaite par cette multitude sainte qui honorait et qui glorifiait Dieu.
Les âmes religieuses devraient donc considérer un moment les pensées qui occupaient cet Agneau très-innocent au temps de sa passion. Chacun pourrait s'en faire une idée conforme à sa dévotion. Je dis donc qu'entre autres choses il se représentait d'abord la gloire de son Père pour laquelle il mourait, en offrant son sacrilice sanglant pour effacer les outrages faits à sa Majesté souveraine. Il se représentait encore les luttes des saints martyrs, la constance de leur foi, leur fidélité et la gloire que leur sang répandu allait rendre à Dieu. Il savait quelles répugnances il leur faudrait vaincre, en voyant leur capitaine et leur Seigneur marcher à leur tète, l'étendard sacré de la croix à la main, vêtu d'une pourpre resplendissante de son sang, et les excitant à combattre par l'exemple de la passion qu'il endurait pour eux. Il voyait en troisième lieu les travaux de tous les saints et surtout ces légions innombrables de religieux vivant dans les déserts, loin de toute consolation humaine , allant toujours pieds nus et presque à moitié vêtus, supportant les ardeurs de l'été et les rigueurs de l'hiver, et vivant pour la plupart de racines et d'herbes; eux aussi trouvèrent le courage d'embrasser les rigueurs de cette vie, dans la méditation de tout ce qu'avait souffert pour eux leur Créateur et leur Sauveur. Il apercevait enfin un peu plus loin les successeurs de ces religieux, qui devaient se trouver et qui sont aujourd'hui dans quelques ordres et dans quelques provinces réformées. Ces religieux devaient imiter l'austérité de la vie de leurs devanciers, vivre pauvre et mal vêtus comme eux ; derrière eux il voyait tous ceux qui, dans toutes les conditions, devaient embrasser la foi et la perfection de la vie évangélicrae. Le Christ avait tous ces héros devant les yeux pendant sa passion, niais c'était moins pour apaiser par ce spectacle la violence de ses douleurs, que pour obtenir par sa passion à ces fidèles serviteurs la grâce et la force de triompher dans toutes leurs luttes et leurs travaux.